La flambée récente des défaillances constitue un rattrapage très partiel de celles évitées lors de la crise sanitaire, relève le directeur de la recherche économique du groupe BPCE. Le scénario qui se dessine témoigne d’une fragilité spécifique, qui n’affecte pas avec la même intensité les entités peu employeuses.
Alain Tourdjman, directeur des études et prospectives du groupe BPCE
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Alors que s’étaient dissipées les craintes d’un tsunami de défauts en 2022 et 2023, à la suite de la levée des mesures du «quoi qu’il en coûte», le record de défaillances d’entreprises enregistré en 2024 a provoqué un véritable électrochoc médiatique. Avec plus de 66.000 procédures judiciaires enregistrées (sauvegardes, redressements ou liquidations), l’année 2024 a sensiblement dépassé les points hauts des dernières décennies, en 2009 puis en 2013 et 2015. Deux types de commentaires ont prévalu. Le premier a souligné le nombre sans précédent de défauts, associé à un impact en emplois menacés également à ses plus hauts niveaux historiques. La seconde approche a davantage mis en avant les facteurs explicatifs de ce pic de défaillances, le relativisant à certains égards, voire le banalisant totalement. Dès lors, que faut-il en penser ? S’agit-il finalement d’une fausse alerte et d’un simple rattrapage des défaillances exceptionnellement faibles de 2020 à 2022 ou bien doit-on y voir un symptôme de difficultés majeures pour le tissu des TPE-PME ?
Le nombre, une fausse piste
Arithmétiquement, force est de constater que le nombre exceptionnel de procédures de 2024 ne constitue qu’un rattrapage très partiel des défaillances évitées lors de la crise sanitaire. En supposant que les défaillances auraient dû, a minima, se maintenir à leur niveau de 2019 pendant la crise (alors que l’année 2019 se situe sensiblement en deçà de la moyenne de la décennie 2010), on peut évaluer à environ 53.000 le nombre de défaillances qui ont été empêchées de 2020 à 2022 par les mesures mises en œuvre par les pouvoirs publics (fonds de solidarité, prise en charge de l’activité partielle, exonération de charges et prêts garantis). Or, le surcroit de défaillances enregistré en 2023 et 2024 (toujours par rapport à 2019) représente moins de 40% des procédures évitées par l’ampleur du «quoi qu’il en coûte».
S’il fallait s’en tenir au nombre des défauts, le bilan en fin d’année 2024 serait donc particulièrement rassurant : non seulement plus de 30.000 disparitions judiciaires auraient été évitées sur les cinq dernières années mais ce nombre est probablement sous-estimé compte tenu du contexte économique tendu des TPE-PME. En effet, le choc inflationniste, l’atonie de l’activité, la hausse des taux d’intérêt, la contrainte de remboursement des PGE et l’incertitude politique, venant s’ajouter aux stigmates de la crise sanitaire, auraient dû aboutir à un nombre de procédures judiciaires très supérieur à celui de 2019.
Un scénario de rattrapage, la preuve par la productivité
Certains analystes ont cru bon d’ajouter que la hausse des défauts s’expliquait aussi par l’explosion récente des créations d’entreprises (environ un million par an depuis 2021) avec un phénomène naturellement décalé de difficultés puis de disparitions judiciaires plus nombreuses. L’argument, pour logique qu’il paraisse, est démenti par l’analyse quand elle est menée en fonction de l’ancienneté de l’entreprise : la part des défauts attribuables à des entités de moins de trois ans, non seulement n’a pas progressé entre 2019 et 2024 mais elle s’est nettement repliée de 23% à 18%.
Quoi qu’il en soit, contrairement à l’image choc d’un record historique, le nombre de défaillances ne devrait pas, à proprement parler, constituer un sujet de préoccupation majeur au regard de la tendance longue. Ce diagnostic d’un scénario de rattrapage est confirmé par une étude approfondie de la Direction générale des entreprises qui montre bien que les entreprises moins productives ont, dans un premier temps, été davantage protégées par le soutien public en 2020 et 2021 puis ont été davantage exposées au rebond des défauts. Nous assistons donc à une forme de retour à la normale, les défauts des entreprises les plus fragiles ayant été simplement différés en 2023, 2024, et probablement 2025, la faible productivité apparaissant comme un facteur causal majeur de la hausse de la probabilité de défaut depuis 2022.
Une fragilisation spécifique des PME, une question d’écosystème ?
Ce diagnostic, globalement valide, explique parfaitement l’évolution des défauts dans l’hôtellerie-restauration, massivement soutenue par l’Etat en 2020-2021. Toutefois, si l’on considère les seules entités de six salariés et plus, on observe une explosion des procédures judiciaires qui dépasse largement le rattrapage des défaillances évitées durant la crise sanitaire. Dit autrement, les mesures de soutien public ont été très efficaces pour les petites entités mais ont finalement peu préservé les structures plus employeuses. Par extension, si l’on mesure, pour les seules PME et ETI (au-delà de dix salariés), le taux de rattrapage des défaillances évitées entre 2020 et 2022, il atteint 100% en fin 2024, contre 37% en moyenne et 27% pour les entités de moins de trois salariés.
Concernant les PME et ETI, dont les défauts ont progressé de 51% par rapport à 2019 (contre 28% pour la moyenne des entreprises), le scénario qui se dessine n’est donc pas celui d’un rattrapage partiel, mais celui d’une fragilité spécifique, qui n’affecte pas avec la même intensité les entités peu employeuses. Ce surcroît de défauts par rapport à 2019 augmente avec la taille des entreprises et concerne de nombreux secteurs, ce qui laisse à penser qu’il est moins causé par des facteurs conjoncturels (prix, taux, demande…) que par des facteurs structurels liés à la taille et/ou à l’emploi. Rappelons à cet égard, l’étude récente de Rexecode sur la surtaxation du travail qualifié en France au-delà de 1,4 Smic qui limite l’offre de travail qualifié, renchérit son coût et dont on peut penser qu’elle pèse in fine sur la productivité en période de baisse d’activité en exerçant une contrainte de rétention des qualifications.
Ce constat est particulièrement préoccupant car, dans un contexte de fragmentation du tissu productif avec la multiplication des entités sans salarié, il met en évidence une faiblesse spécifique des PME et ETI qui disposent au contraire d’une capacité d’investissement et qui valorisent leur capital humain via des dispositifs de formation et de protection sociale avancés.
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