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Climat : déréguler mais pour qui ?
Le narratif est bien huilé : la réglementation représente un coût pour les entreprises européennes et un désavantage dans un contexte de compétition internationale exacerbée. Pour les autorités européennes, il est nécessaire d’opérer un rétropédalage généralisé au nom de la simplification, alors que l’Union européenne est leader dans la prise en compte et la normalisation des enjeux climatiques et qu’elle avait pris une certaine avance sur ses concurrents.
Ce changement de direction s’opère aussi sous la pression de «partenaires» comme les Etats-Unis, qui souhaitent éviter à leurs entreprises, actives en Europe, de respecter des normes environnementales plus contraignantes et qui rejettent largement l’impératif d’agir contre la crise climatique.
Pourtant, ce retour en arrière - qui, contrairement à ce qu’affirment ses défenseurs, conduit à une déréglementation - est contestable car il est absurde d’un point de vue stratégique, l’Europe renonçant de facto à capitaliser sur l’une de ses forces au profit d’autres acteurs comme la Chine, et ne repose pas sur des données objectives. En effet, la Commission européenne n’a fourni aucune étude d’impact permettant de justifier l’idée d’une surcharge réglementaire nécessitant une telle déréglementation, ce qu’elle justifie au nom de l’urgence. Au contraire, celles conduites précédemment sur les différents dossiers législatifs ont mis en évidence le coût limité et l’impact positif sur la compétitivité, notamment par l’émergence d’une véritable compétitivité environnementale.
De plus, dans la plupart des secteurs, la valeur des entreprises repose désormais largement sur des actifs immatériels – au premier rang desquels le capital humain et le capital réputationnel. Or l’évaluation de ces actifs requiert des métriques ESG fiables, et ne pas doter l’Europe d’un système de mesure et de reporting des métriques ESG aussi robuste que celui des normes comptables revient à ignorer cette réalité et à fragiliser à la fois la compétitivité et la valorisation future de ces entreprises.
Des ajustements techniques nécessaires
Surtout, point trop souvent ignoré, le rétropédalage européen ne répond pas aux attentes d’une majorité de parties prenantes. Ainsi, si plusieurs organisations influentes la soutiennent, les différentes études et sondages réalisés récemment auprès des entreprises ont largement confirmé le refus de la dérégulation. Les entreprises sondées par WeAreEurope dans 26 pays voient très majoritairement les obligations de reporting environnemental (Corporate Sustainability Reporting Directive ou CSRD) comme un atout, seules 17% d’entre elles en sont insatisfaites. Au contraire, elles sont une majorité à rejeter la proposition dite «Omnibus» qui réduit considérablement ces obligations.
De même, un sondage conduit auprès d’entreprises allemandes souligne les conséquences négatives de ce processus – incertitude et retard des investissements – et le fait que la réduction des obligations de devoir de vigilance (Corporate Sustainability Due Diligence Directive ou CSDDD) n’est pas un atout économique. En un mot, les entreprises ne souhaitent pas la suppression des obligations dont elles reconnaissent largement la pertinence, mais simplement des ajustements techniques, une vraie simplification qui n’est pas ce que les autorités européennes proposent avec l’Omnibus.
Cela ne devrait pas être une surprise : depuis plus d’une décennie, les entreprises n’ont cessé de se plaindre de l’absence d’un cadre normatif solide pour le reporting ESG. Elles ont appelé à la mise en œuvre d’un standard commun, espérant notamment réduire la «questionnaire fatigue» générée par la multiplication des demandes d’informations. La CSRD et ses normes ESRS sont la réponse à cette demande.
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Un soutien populaire
Au-delà des entreprises, les citoyens européens connaissent la nécessité de réguler l’action des grandes entreprises et soutiennent, eux aussi, des normes environnementales et sociales exigeantes. Un récent sondage Opinion Way indique ainsi que plus de huit Francais sur dix veulent que les multinationales soient tenues responsables de l’impact social, environnemental et climatique de leur activité et de ceux de leurs partenaires et sous-traitants ; ils veulent aussi que les pouvoirs publics régulent ces entreprises pour qu’elles soient plus transparentes et préviennent leurs impacts, même si des coûts supplémentaires existent. Il révèle une adhésion transpartisane à l’esprit des réglementations aujourd’hui menacées (CSRD/CSDDD).
Donc, si simplifier est toujours possible et utile, baisser les ambitions sur les sujets de transition qui engagent l’avenir de la planète et de notre continent en particulier est absurde techniquement et contraire aux attentes de la majorité des entreprises et des citoyens. D’ailleurs, la dynamique internationale en matière de normes de reporting durable évolue rapidement dans la direction inverse. Une situation inédite pourrait émerger : avec une CSRD moins-disante que d’autres référentiels mis en place sur la base des normes IFRS durables renforcées par des règles locales, comme celles discutées au Royaume-Uni ou à Singapour, l’Europe perdrait le leadership dans la transparence environnementale et tous les avantages potentiels qu’il lui accorde.
Alors que l’Union européenne fait face à un déficit de financement en matière d’action climatique estimé, par l’I4CE, à 344 milliards d’euros par an ; elle ne peut se permettre de remettre en cause les quelques réglementations destinées à encourager les entreprises à se transformer et à investir dans une économie durable. A l’heure où le balancier repart brutalement dans la mauvaise direction, cette réalité fondamentale mérite d’être entendue.
A lire aussi: De plus en plus d'investisseurs renoncent aux objectifs climatiques «Net-Zero»
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Paris - Pendant que le débat enfle sur l’opportunité de taxer les «superprofits» pétroliers liés à la guerre au Moyen-Orient, TotalEnergies prévient les politiques: en cas de taxes, il ne pourra «pas maintenir» son plafonnement du prix des carburants dans ses station-service françaises. Le PDG du groupe TotalEnergies Patrick Pouyanné, connu pour ses paroles directes, a fait cet avertissement mardi dans une interview donnée à Sud Ouest et à La République des Pyrénées. «En cas de surtaxe sur nos raffineries, qui sont par ailleurs souvent déficitaires, dans ce cas nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement [des prix] dans nos stations en France», a indiqué le patron, accusé par la gauche de profiter de la guerre. «TotalEnergies ne va pas non plus s’excuser de performer et de réussir dans son domaine (...) Il n’y a aucune honte, cela signifie que l’entreprise fonctionne bien», a souligné le dirigeant. Les bénéfices exceptionnels réalisés par TotalEnergies grâce à la flambée du prix des hydrocarbures dans le sillage de la guerre au Moyen-Orient ont relancé le débat politique sur l’opportunité d’une taxe spécifique, objet de propositions de loi à gauche, face à un gouvernement plutôt enclin à laisser le pétrolier «redistribuer» cet argent comme il l’entend. Le groupe a annoncé jeudi, au lendemain de ses résultats trimestriels, qu’il maintenait «le niveau des plafonnements en vigueur depuis le 8 avril (essence à 1,99 euro/L et gazole à 2,25 euros/L) (...) pour le mois de mai» dans ses 3.300 station-services, une initiative qu’il poursuivra «tant que la crise au Moyen-Orient durera». En place depuis février 2023, pour atténuer les prix élevés à la pompe en pleine crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, cette initiative leur avaient coûté «entre 400 et 500 millions de dollars» cette année-là. Mais le Premier ministre Sébastien Lecornu a aussi encouragé TotalEnergies à un plafonnement encore plus «généreux» des prix à la pompe», selon des déclarations rapportées par la Tribune Dimanche. «Est-ce qu’on demande à Total d’en faire plus? Oui», a déclaré mardi le Premier ministre Sébastien Lecornu lors des questions au gouvernement, tout en s’insurgeant contre «des mensonges et des contrevérités» qui circulent sur le groupe. «Total paye déjà des impôts», à hauteur de «2 milliards d’euros de prélèvements obligatoires» en France, a indiqué M. Lecornu, rappelant aussi que La France était le «seul» pays où TotalEnergies plafonnait ses prix. Le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau avait quant à lui affirmé lundi que s’il fallait taxer les «surprofits» des groupes énergétiques, cette mesure devrait être ciblée et «temporaire». «Pas de pénurie» cet été TotalEnergies a annoncé le 29 avril de juteux bénéfices de 5,8 milliards de dollars au premier trimestre (4,96 milliards d’euros), soit une hausse de 51% sur un an et un doublement par rapport au 4e trimestre 2025. En conséquence, le PDG a précisé qu’il était «fort probable» que son groupe soit éligible en 2026 à la surtaxe sur les grandes entreprises, en raison des marges exceptionnelles de son activité de raffinage depuis le début de la guerre. Cette contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises, mise en place par le gouvernement en 2025 et reconduite pour l’année 2026, s’applique aux entreprises ayant un chiffre d’affaires d’au moins 1,5 milliard d’euros. Mais le groupe, qui empoche l’essentiel de ses bénéfices à l’international, n’y était pas soumis au titre de l’année 2025 car son activité de raffinage était déficitaire en France. Le PDG est aussi revenu sur ses propos très commentés de fin avril, y compris par Emmanuel Macron, sur une «ère de pénurie énergétique» si le blocage du détroit d’Ormuz par Téhéran durait encore «deux ou trois mois». «Je n’ai jamais parlé de pénurie en France parce que justement nous saurons l’approvisionner», a-t-il rectifié, interrogé sur une éventuelle crise d’approvisionnement estivale. «Il n’y aura pas de pénurie, mais cela aura un coût plus élevé», puisque «nous devrons acheminer des carburants en concurrence avec l’Asie vers la France, donc en payant plus cher», a-t-il tempéré. Selon le PDG, la consommation de carburants a reculé de 15% en France au mois d’avril. Nathalie ALONSO © Agence France-Presse -
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