Pluie d’attentions pour les experts de l’IA
La chasse aux talents bat son plein autour des experts en intelligence artificielle (IA). Ces compétences récentes, et donc rares, sont très recherchées par les établissements financiers qui doivent faire face à la concurrence des start-up et de toutes les entreprises engagées dans des transformations digitales. Pour étoffer des équipes en cours de constitution, les acteurs de la finance doivent donc s’activer de toutes parts. « Nous recherchons en priorité des jeunes diplômés issus de Polytechnique, Centrale ou des grandes écoles d’ingénieurs spécialisées en informatique, dotés
de solides compétences en mathématiques appliquées et datascience », détaille Anne Bitz, responsable RH du département data technologies innovation d’Axa qui a recruté, en 2017, une dizaine d’experts estampillés IA, et qui devrait encore se renforcer cette année avec une dizaine de recrues supplémentaires.
Pour étoffer sa digital factory nommée « 89C3 » (qui signifie BPCE en « leet speak », système d’écriture alphanumérique issu de la culture « geek »), qui regroupe 150 collaborateurs, Natixis, a, de son côté, accueilli l’an passé une dizaine de nouveaux experts en IA. Signe particulier : les deux tiers ont été recrutés par mobilité interne, comme l’explique Christophe Lefebvre, patron de cette structure : « Pour assurer une montée en compétences rapides de nos équipes, nous nous appuyons sur les quants de notre salle de marché et les actuaires qui ont déjà l’habitude d’analyser de gros volumes de données et de concevoir des algorithmes. » La mobilité interne est aussi souvent privilégiée pour les postes de managers amenés à piloter ces nouveaux départements. Cela a été le cas pour Isabelle Serot, 45 ans, nommée en janvier dernier responsable de l’IA chez LCL après un riche parcours au sein du groupe. « Après mon doctorat en mathématiques appliquées, j’ai d’abord travaillé dans l’univers de la data pour le compte de Finaref, puis pour plusieurs entités du Crédit Agricole, raconte-t-elle. J’ai ensuite rejoint Crédit Agricole Consumer Finance comme responsable du marketing quantitatif. » C’est à ce poste qu’elle se fait repérer par la DRH de CASA, qui lui confie en 2015 la création du data lab du groupe. Deux ans plus tard, comme l’impulsion est donnée, elle ressent l’envie d’intégrer une entité opérationnelle pour déployer l’IA. « J’ai choisi de rejoindre LCL pour son appétence à l’innovation, confie la responsable. Je connaissais aussi mon futur N+1 grâce à nos précédentes fonctions respectives chez CASA, ce qui a facilité les choses pour mon projet de mobilité. »
Cambouis
Contrairement aux idées reçues, les équipes ne sont pas composées uniquement de professionnels « IT ». Les cellules IA abritent également des profils de chefs de projet venus d’autres métiers, comme Fabian Rapaich, 46 ans, qui a rejoint Generali comme chef de projet intelligence artificielle aux côtés de cinq experts IA (lire aussi La parole à David Wassong ). « Après avoir décroché mon DESS en commerce international en 1996, j’ai travaillé comme web designer au sein de web agencies, se souvient-il. En 2008, je suis parti côté annonceurs pour rejoindre Generali comme chef de projet internet. » En 2015, désireux de donner une nouvelle orientation à sa carrière, il passe au marketing. Mais l’envie de revenir à une dimension plus technique l’incite à postuler en interne lorsqu’il apprend, fin 2017, qu’une équipe est en train de se constituer pour faire avancer le sujet de l’IA au sein de l’entreprise. « Ma candidature a probablement été retenue parce que j’avais une bonne connaissance des besoins des métiers et une appétence réelle pour la technologie, considère l’expert. J’ai en effet toujours aimé mettre les mains dans le cambouis. Je m’étais d’ailleurs moi-même formé à l’IA en développant un chatbot. »
Pour attirer et fidéliser ces profils très courtisés, les recruteurs doivent jouer la carte de l’innovation, en essayant d’abord de développer de nouvelles formes de partenariats avec les écoles d’ingénieurs et de commerce. « Nous venons, par exemple, de lancer avec la fondation Mines Télécom, une chaire spécialisée en “machine learning for big data” afin d’instaurer une relation privilégiée avec les étudiants », confie Claire Valet, responsable marque employeur et relation candidat de BNP Paribas France qui ambitionne de recruter cette année une centaine d’experts IA. Le groupe investit également sur des formats de recrutement innovants. « Nous organisons régulièrement des soirées “We pitch, you choose” où une vingtaine de candidats présélectionnés vient écouter des managers “pitcher” leurs besoins en mode start-up, avant de passer en entretien avec celui de leur choix », explique Claire Valet. De son côté, la DRH de Natixis a convié, le 13 juin dernier, une quarantaine de jeunes femmes actuaires ou développeur « full stack » à un afterwork « Ocean 8 ». « Nous avons organisé cet événement pour féminiser un peu les équipes IA, précise Annick Logeart, responsable des ressources humaines de la DSI de Natixis. A l’issue de cette rencontre, où des experts de notre digital factory sont venus présenter leurs travaux, celles qui étaient intéressées ont été invitées à postuler pour un contrat en alternance ou un CDI. »
L’innovation est aussi de mise en matière d’environnement de travail. « Tous les experts du département data technologies innovation travaillent sur un grand plateau qui n’est pas sans rappeler l’univers des start-up, indique Anne Bitz, Une grande salle appelée le “garage”, où trône une table de ping-pong, a été aménagée pour que les collaborateurs puissent se réunir et se détendre. » Pour nourrir ses experts, Natixis les incite à présenter leurs travaux durant de grands événements digitaux ou lors des « Techno Bars » pour favoriser les rencontres et les échanges. « Nous avons en outre inauguré l’an dernier l’opération “My Own Company” qui vise à encourager la culture de l’innovation, complète Annick Logeart. Grâce à ce programme, certains experts en IA ont eu la possibilité de présenter à des collaborateurs, qui jouaient le rôle de business angels, un nouveau produit ou une nouvelle fonctionnalité qu’ils souhaitaient développer. »
Pionniers
Côté organisation, les lignes bougent. « Nous avons mis en place un nouveau modèle de leadership et un dispositif managérial plus resserré, ce qui correspond aux attentes de ces nouvelles recrues qui aspirent à travailler en mode agile et à accéder rapidement à des responsabilités », dévoile Annick Logeart. Un dispositif dont a bénéficié Thibault Vienne, arrivé en janvier 2016 chez Natixis pour travailler sur le big data en tant que stagiaire. « A l’issue de mon stage, j’ai été embauché par un prestataire qui m’a détaché pendant neuf mois à la DSI de la banque de grande clientèle, raconte ce jeune ingénieur de 23 ans diplômé de l’Ecole supérieure d’ingénieurs en électrotechnique et électronique (ESIEE Paris) qui a suivi le cursus machine learning et datascience qui venait d’être inauguré. Pendant cette mission, j’ai eu l’opportunité de présenter mes travaux au directeur des systèmes d’information, qui m’a, dans la foulée, proposé de rejoindre son équipe en CDI comme lead data scientist. J’ai accepté sans hésiter car c’était l’opportunité d’accéder en début de carrière à une fonction managériale puisque j’encadre une équipe de huit datascientists. Tout en me permettant de continuer à donner des cours de big data analytics à l’ESIEE et de machine learning au master 203 Marchés financiers de l’université Paris-Dauphine. »
L’ensemble de ces petites attentions semblent porter leurs fruits car tous les experts IA interrogés se rejoignent sur un point : la passion qu’ils vouent à leur travail. Tous ont aussi le sentiment d’être des pionniers à l’aube d’une grande aventure. « Je participe à une période de transformation passionnante de l’entreprise, estime Isabelle Serot. La contrepartie, c’est que comme les conditions de mise en œuvre ne sont pas toujours installées, il peut y avoir des temps de latence, compréhensibles dans une grande entreprise. » Pas de quoi toutefois tempérer la motivation qui l’anime. Dans quelques années, elle se verrait d’ailleurs bien occuper un poste de chief data officer, « mais pas sur le périmètre actuel de la fonction, précise la responsable de l’IA chez LCL. La data et l’IA seront alors, d’après moi, devenues une entité à part entière, au même titre que les DSI aujourd’hui. Avec un périmètre qui engloberait des sujets de développement, mais aussi de conformité et d’éthique. »
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