L’intelligence artificielle exige des experts
« Ces deux dernières années, nous avons doublé les effectifs d’experts en intelligence artificielle (IA) au sein de nos équipes d’audit. » Cette confidence de Géraldine Segond, talent leader et membre du comex de Deloitte France et Afrique francophone, illustre la montée en puissance de l’IA dans les institutions financières. Car en plus de cette vingtaine d’experts chargés d’aider les auditeurs à l’intégrer dans leur travail au quotidien, Deloitte en compte aussi une centaine au sein de sa digital factory pour accompagner l’ensemble de ses métiers, et encore beaucoup plus à l’échelle du groupe dans ses usines internationales basées notamment aux Etats-Unis et en Inde.
Chez Axa, on retrouve cette même volonté de développer une expertise forte sur le sujet. « Au sein de notre division Research, Engineering and Vision (REV) créée en janvier 2019, nous avons déjà 25 spécialistes estampillés IA, mais 90 % des 125 collaborateurs l’utilisent au quotidien, précise Anne Bitz, global HRBP Axa Group Operations. Et si l’on élargit le champ, on retrouve aussi une équipe chez Axa Next, avec un positionnement innovation orienté vers les clients et le business. »
En 2021, une vingtaine de nouveaux experts viendra renforcer Axa REV. « Nous ciblons en priorité des jeunes ‘data scientists’ et ‘data ingénieurs’ que nous recrutons en CDI, le plus souvent après un stage de six mois chez nous ou à la fin de leur alternance, précise Anne Bitz. Les profils de ‘data architects’ et ‘software ingénieurs’ nous intéressent aussi, surtout lorsqu’ils ont travaillé pendant trois ou quatre ans dans des environnements structurants en finance, en société de services ou chez les grands acteurs du digital. »
Déjà très recherchés, ces spécialistes de l’IA se font encore plus rares depuis le déclenchement de la crise sanitaire. « Le marché est plus compliqué car il est devenu local, constate Anne Bitz. Il est quasiment impossible aujourd’hui de faire venir des candidats de Singapour ou de New York comme nous le faisions auparavant. » Pour convaincre les bons profils, les recruteurs doivent donc s’aligner sur les pratiques du marché. Un data scientist avec cinq ans d’expérience se négocie actuellement entre 65.000 et 70.000 euros brut, alors qu’il y a deux ans, c’était plutôt entre 62.000 et 65.000 euros. « Mais par souci d’équité avec les autres collaborateurs, nous ne pratiquons pas de surenchère pour les attirer, assure Géraldine Segond. Nous préférons mettre l’accent sur la diversité des missions et les compétences transverses que le cabinet va les aider à développer. » Des arguments qui ont fait mouche auprès de Nicolas Toussaint, 23 ans, qui a intégré l’équipe audit finance services et industries de Deloitte en décembre dernier après l’obtention d’un master datascience à l’école Polytechnique. « J’ai rejoint l’équipe FSI, que j’avais découverte lors d’un atelier consacré au ‘machine learning’ pendant l’événement Delta D, pour deux raisons, confie ce jeune ingénieur diplômé de l’Ensae. D’abord parce que le secteur de l’audit manipule énormément de données de qualité. Ensuite parce que l’équipe venait de se doter d’un nouveau ‘cluster’ capable de croiser la puissance de calcul de huit machines, ce qui est assez rare sur le marché. »
Le défi de la rétention
Pour s’affranchir de la pression du marché de l’emploi et être en adéquation avec sa stratégie RH, Axa privilégie la mobilité interne dès que possible. « Environ 30 % à 40 % de nos recrutements sont pourvus par cette filière », précise Anne Bitz. C’est par ce biais que Vincent Grari, 30 ans, a décroché en décembre 2018 un poste de research data scientist au sein du data lab d’Axa REV. « Je travaillais comme actuaire chez Axa Direct Assurance lorsque j’ai commencé à m’intéresser, en 2017, à l’intelligence artificielle et à enseigner le ‘deep learning’ aux étudiants des masters 1 et 2 datasciences pour l’actuariat de l’université du Mans », raconte cet actuaire diplômé de l’Isfa. Afin de capitaliser sur toutes ses connaissances acquises, il décide de se lancer dans une thèse et contacte le manager de l’équipe du data lab qui vient d’être constituée pour se consacrer exclusivement… à la recherche. « Lorsqu’il m’a proposé de travailler sur l’éthique de l’IA, j’ai sauté sur l’occasion car cette thématique est en train de s’imposer comme un enjeu majeur ».
Au quotidien, Vincent Grari conçoit donc des algorithmes éthiques. « Je viens par exemple d’envoyer à NeurIPS, la plus grande conférence internationale sur l’IA, un article qui présente un algorithme permettant de traiter de manière éthique n’importe quelle information sensible, tout en obtenant de meilleures prédictions », confie le jeune chercheur qui apprécie le côté pionnier de son travail. « Ce qui est passionnant, c’est que personne n’a encore conçu ce type de modèles. En plus, je bénéficie d’une liberté totale pour choisir les sujets sur lequel je veux travailler. » Lorsqu’on lui demande ce qu’il aime dans son travail, Nicolas Toussaint met, lui, en avant la richesse de ses missions. « En plus de récupérer les données d’audit pour les soumettre à la puissance de calcul de notre ‘cluster’, je travaille aussi sur des gros chantiers d’industrialisation de nos processus d’audit. Je m’occupe également des mises à jour de notre ‘cluster’. »
La rétention de ces talents très prisés constitue pour les DRH un véritable défi, comme le confirme Anne Bitz. « Pour accompagner le développement de l’IA, qui va concerner de plus en plus notre business, nous allons construire une communauté d’experts à travers deux actions. Nous allons d’abord mettre en place, avec eux, une ‘data culture’ qui aura vocation à essaimer dans l’ensemble du groupe. Le deuxième enjeu sera d’identifier ces expertises rares et à forte valeur ajoutée, et d’être en mesure de leur proposer des parcours mélangeant expertise technique et connaissance opérationnelle de nos métiers et de nos clients. »
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