L’Europe bancaire des audacieux
De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la patrie est sauvée. Le poison lent de la pandémie tétanise beaucoup d’entreprises et menace d’envoyer au cimetière de l'économie des industries entières, mais il est des patrons qui ont choisi de faire leur miel de la crise actuelle. Dans la gestion de l’eau et des déchets, c’est Veolia qui ressuscite avec un sens tactique indéniable le vieux projet de rachat de son grand rival Suez. Dans la finance, ce sont Caixa et Bankia qui annoncent la création du numéro un espagnol de la banque de particuliers. Après l’Italie, l’Espagne. L’union des deux prêteurs constitue le deuxième grand mariage de l’année dans la banque européenne avec le rachat d’UBI Banca par Intesa Sanpaolo, une opération annoncée à la veille de la pandémie et que le groupe italien a choisi de mener à son terme contre vents et marées.
On n’attendait pas si vite le redémarrage des grandes manœuvres dans un secteur qui commence tout juste à constater les effets de la récession sur son bilan. Ces deux fusions domestiques disent beaucoup de la confiance de leurs promoteurs à pouvoir supporter la hausse attendue des défauts de paiement et mener à bien des rapprochements coûteux et chronophages. Sans doute ont-ils médité l’exemple de leur voisin BNP Paribas, qui s’était installé à la place de leader de la zone euro en rachetant Fortis à prix cassé fin 2008, quand la finance mondiale titubait au bord de l’abîme. Si la visibilité fait à nouveau défaut, comme à l’époque, les amateurs de risque ne s’engagent pourtant pas dans l’aventure sans solides garanties. Le niveau de décote historique auquel traitent les valeurs bancaires en Bourse permet aux acheteurs d’enregistrer des écarts d’acquisition négatifs qui leur serviront à couvrir les charges de restructuration à venir. Les superviseurs leur promettent un traitement bienveillant, tout à leur souhait d’encourager ces mouvements pour redresser une rentabilité laminée par les taux bas. Les politiques leur prêtent aussi une oreille attentive malgré le coût social des fermetures d’agences. Dans le cas de Bankia, nationalisée lors de l’effondrement des caisses d’épargne espagnoles, Madrid trouverait même une porte de sortie honorable pour le contribuable et prolongerait l’assainissement de son secteur bancaire. L’Allemagne, toujours actionnaire d’une Commerzbank à la dérive, devrait s’en inspirer.
Ces conditions dictent aussi les limites de l’exercice. Le caractère national de ces deux projets autorise des synergies introuvables à l’échelle de l’Union européenne, où l’absence d’une garantie des dépôts commune et d’une réelle circulation de la liquidité bancaire décourage les fusions transfrontières. Ce n’est pas une excuse pour rester immobile : de nombreux marchés domestiques n’ont pas mené leur consolidation à son terme. C’est maintenant que se construisent les gagnants de la crise.
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