«Les banques souffrent de la rigidité de leurs coûts»
L’Agefi: Le secteur bancaire européen se porte-t-il notablement mieux en 2016 qu’en 2014 lors des derniers stress tests?
Andrea Enria: Nous avons fait des progrès remarquables en termes de résilience. Le ratio de capital des banques européennes se situe 400 points de base au-dessus de 2011, 150 pb au-dessus du niveau de 2014. La capacité à résister aux chocs s’est améliorée. Mais il reste quantité de problèmes, à commencer par la qualité des actifs : nous avons encore plus de 1.000 milliards de prêts non performants qui réduisent la capacité des banques à produire de nouveaux prêts et pèse sur la profitabilité. Le rendement du capital est de 6,3% quand le coût du capital atteint 9,7% au deuxième trimestre 2016.
Quel serait le ratio satisfaisant?
Au minimum que les rendements soient supérieurs aux coûts ! Ils s’améliorent mais très lentement. Le coût du capital devrait également diminuer du fait de la baisse des risques.
Pourquoi est-il si élevé?
Nous sommes en train de traverser un changement très important avec le passage du bail-out au bail-in. Dans le passé, le coût du capital reflétait l’existence implicite d’une garantie publique de l’Etat. Maintenant personne ne doute que quand une nouvelle crise interviendra, les investisseurs devront supporter une partie significative des coûts. Le marché est en train de s’ajuster.
Etes-vous d’accord avec Mario Draghi quand il dit que les banques elles-mêmes portent la responsabilité de leur faible profitabilité à cause de l’excès d’offre?
Oui, dans le sens où les taux d’intérêt ne sont pas le seul déterminant de la faible profitabilité des banques. La qualité des actifs et les surcapacités y participent aussi. D’ailleurs, on observe que les banques les plus avancées dans leur restructuration sont aussi les plus rentables. Les banques souffrent de la rigidité de leurs coûts : le ratio coûts/revenus se situe au-dessus de 60%.
Quelle doit être la priorité pour améliorer la situation?
S’attaquer aux prêts non performants, qui sont l’héritage de la crise. Le problème est particulièrement sérieux pour les petites banques et dans certains pays: si les prêts non performants représentent en moyenne 5,7% de l’actif, les plus petites banques sont beaucoup plus touchées avec 24% de leurs actifs, surtout dans le Sud de l’Europe; dans dix Etats membres le ratio moyen est supérieur à 12%.Deux conditions sont déjà remplies : le renforcement du capital et la revue des actifs. A présent, il faut accélérer le nettoyage des bilans. Nous proposons trois pistes : renforcer la pression des superviseurs pour obliger à gérer activement ces actifs, en se fixant des objectifs qualitatifs et quantitatifs, écarter les obstacles structurels au traitement des prêts non performants, comme la longueur des procédures judiciaires, très différente selon les pays et très corrélée à l’encombrement des bilans, et enfin le développement du marché secondaire.
Selon la Fédération bancaire européenne, Bâle 4 pourrait accroître de 55% des besoins en capitaux. Qu’en pensez-vous?
Nous sommes encore en train d’étudier les évaluations fournies par les banques. Mais il est vrai qu’en résolvant le problème de la variabilité des actifs pondérés par les risques, nous devons faire attention à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Nous devons préserver la sensibilité au risque. L’augmentation des exigences en fonds propres devrait avoir lieu seulement dans les domaines où les modèles n’ont pas bien fonctionné comme le risque opérationnel. Dans d’autres domaines tels que les expositions aux grandes entreprises (large corporates), les modèles ne sont pas en cause mais la variabilité est forte, ce qui ne veut pas dire qu’il y aura matière à augmenter les exigences en capital.
Y a-t-il un problème d’inéquité de la concurrence avec les banques américaines dans le cadre des règles de Bâle?
Il y a quantité de différences. Aux Etats-Unis, les banques n’ont pas bénéficié de l’utilisation des modèles internes, alors que nous l’avons inscrite dans la réglementation. Elles se voient également interdit de recourir aux notations externes, alors que nous y faisons appel. Et de nombreux actifs non risqués comme les crédits hypothécaires, ou certains titres corporate ne sont pas repris dans leur bilan. Ces différences reflètent des différences de structure du secteur bancaire. Néanmoins, nous tentons d’avoir un standard commun global applicable dans les deux juridictions. Sur le ratio de levier, nous avons le bon équilibre. Rappelons qu’en Europe, il est à 3%, alors que les autorités américaines l’ont porté à 5 ou 6% pour les plus grandes banques.
Comment concilier le MREL européen et l’instrument conçu par le Conseil de stabilité mondiale, le TLAC, pour l’absorption des pertes bancaires?
Nous y travaillons et allons publier un rapport sur le sujet en vue des travaux de la Commission européenne pour d’adapter le cadre législatif. Idéalement, pour une banque systémique, il vaudrait mieux n’avoir à respecter qu’un seul standard d’absorption des pertes plutôt que deux. Nous proposerons notamment que le MREL soit défini en fonction des actifs pondérés par les risques plutôt que sur la base du passif comme c’est le cas aujourd’hui.
L’Europe est-elle prête aujourd’hui à gérer la résolution d’une banque de taille moyenne ou grande?
Les premiers plans de résolution seront approuvés dans les mois à venir. Nous avons pris du retard sur le calendrier et il est donc essentiel que les autorités de résolution gardent le rythme, mais la législation est en place.
La mise en œuvre du bail-in des créanciers bancaires présenterait-il un risque pour la stabilité financière?
Gérer une crise n’est jamais une promenade de santé. Cependant le principe du bail in reste correct. Nous avons besoin d’un système qui protège les contribuables. Mais nous avons aussi besoin de nous assurer que le marché fonctionne et dispose d’une information adaptée permettant la formation des prix de ces instruments. Les investisseurs doivent savoir exactement où ils se situent dans la hiérarchie des créanciers, quelle est la cascade de mobilisation des passifs en cas de crise. Nous devons progresser dans la mise en œuvre et la dissémination de l’information banque par banque au marché.
Plus d'articles du même thème
-
La tentative de régulation mondiale de l'IA souffre de grands absents
Les dirigeants de 22 pays ont signé une déclaration commune en marge de l’Assemblée générale de l’ONU, dans laquelle ils préconisent l'adoption de mesures de sécurité contraignantes face à la course effrénée de l'IA. Les Etats-Unis, la Chine et la France font figure de grands absents. Plusieurs incidents ont pourtant révélé les failles de sécurité d’un secteur où la montée en puissance des modèles s’accélère. -
Les banques gèrent tranquillement leurs anciennes dettes subordonnées
L’Autorité bancaire européenne (EBA) a considéré fin février qu’elle avait mené à bien sa mission d’accompagnement et de suivi de l’extinction des dettes subordonnées historiques («legacy»), émises avant 2013 et Bâle 3. De quoi permettre aux établissements de crédit de conserver quelque peu les rares titres aux coupons encore avantageux pour eux. -
L’automobile britannique alerte sur son exclusion du «Made in Europe»
L’UE et le Royaume-Uni risquent d’être économiquement pénalisés par l’imbrication toujours forte des chaînes d’approvisionnement automobile, selon un rapport commandé par la plus grande association professionnelle du secteur outre-Manche.
ETF à la Une
Le marché européen des ETF a d’ores et déjà collecté plus qu’en 2025
- La Société Générale aura du mal à contenter tout le monde avec son nouveau plan
- Le plan stratégique de la Société Générale fait la part belle à la réduction des coûts et à la croissance
- La coûteuse ardoise de la frilosité des épargnants français
- Les banques ne seront pas désintermédiées, elles seront tokenisées
- La Fed sort de l'ambiguïté en remontant ses taux
Contenu de nos partenaires
-
Sous-titresDonald Trump et l'ONU : la stratégie de l'amour-haine
Malgré sa rhétorique anti-multilatéraliste et ses coupes budgétaires, le président n'a pas encore tiré un trait sur les Nations unies -
Gestion de criseCarburants : le goutte-à-goutte de Lecornu
Le Premier ministre s'en tient à la stratégie éprouvée depuis mars malgré la pression. Mais l'argument de la dette qui empêche un geste plus large tiendra-t-il longtemps ? La décision de l'Allemagne de baisser ses taxes isole la France -
La Fabrique de l'OpinionLéon XIV en France : « Le plus important n’est pas que le pape soit admiré, mais qu’il soit écouté »
Le voyage du pape en France, qui s'annonce hors normes en termes d'affluence, intervient en pleine campagne présidentielle, et peu après la légalisation de l'aide à mourir, à laquelle l'Eglise est profondément opposée. Mgr Matthieu Rougé décrypte les enjeux et les attentes qui entourent cette visite.