L’audit-conseil veut repenser le travail
« Je ne suis pas encore retournée au bureau mais j’ai prévu d’y aller très prochainement – une journée je pense – pour une réunion d’équipe. Je vais essayer d’éviter les transports en commun, je songe à m’y rendre en vélo, confie Chloé Thomas, 30 ans, senior manager en audit chez Deloitte. Je connais déjà les règles sanitaires à respecter dans la tour car beaucoup de communication a été diffusée à ce sujet. Je ne ressens pas d’angoisse à l’idée de retourner au bureau, au contraire je suis contente de retrouver des collègues. » Pour les salariés des grands groupes d’audit-conseil – tous situés à La Défense (Deloitte, KPMG, EY, Mazars) ou dans l’ouest parisien (Grant Thornton et PwC à Neuilly-sur-Seine) –, le retour au bureau est encore très progressif. Chez Deloitte, où 3.500 personnes travaillent habituellement au sein de la tour Majunga, et 500 au sein de la tour Opus, seul un petit nombre de salariés revient dans les locaux de la première. « Au début, lors de la phase 1 du déconfinement, les collaborateurs avaient besoin d’une autorisation écrite pour revenir au bureau mais ce n’est plus le cas. Ils doivent simplement se déclarer car notre capacité d’accueil est actuellement de 350 personnes, précise Géraldine Segond, DRH de Deloitte France et Afrique francophone. A Paris, une centaine revient par jour, dont une partie ne fait que passer au bureau sans s’installer. C’est la même chose en région. »
Réaménagements
KPMG, dont la tour Eqho héberge en temps normal 3.900 salariés sur une trentaine d’étages (la tour Europlaza héberge, elle, KPMG Avocats), a aussi choisi une approche graduelle. « Nous avons opté pour une première phase de déconfinement le 11 mai, très restrictive avec de rares retours au bureau, explique Laurent Geoffroy, DRH de KPMG France. Depuis le 8 juin, nous sommes entrés dans la deuxième phase avec 10 % de collaborateurs dans nos tours Eqho et Europlaza, et 20 % dans nos cabinets en région. Nous espérons par la suite passer à 40 % de collaborateurs à La Défense. Nous organiserons la présence des équipes par rotation pour appliquer les principes de distanciation (deux à trois jours de présence au bureau). » Même stratégie pour Grant Thornton dont les sites ont « rouvert progressivement depuis le 18 mai, indique Cyril Brogniart, directeur général. Nous avions fixé au départ dans nos locaux, sur la base du volontariat, un seuil maximum de 10 % d’équipes opérationnelles avec un outil de réservation des bureaux. A Neuilly-sur-Seine, nous pouvions ainsi accueillir une petite centaine de personnes maximum (contre environ 1.000 habituellement). Désormais, nous avons relevé notre seuil à 25 % et 50 % pour les sites en régions ‘vertes’. Nous espérons monter à 50 % en juillet ou septembre, si la situation le permet. Nous espérons aussi rouvrir le service de restauration prochainement. »
Le respect des règles sanitaires a conduit les entreprises à entièrement réorganiser la « vie de bureau ». Depuis le 11 mai, les 6 étages (sur 19) de Deloitte qui ont rouvert dans la tour Majunga ont été « complètement réaménagés, raconte Géraldine Segond. Suppression de chaises, installation de panneaux verts et rouges pour contrôler l’accès aux espaces, restriction dans les ascenseurs… Un poste de travail sur deux a été supprimé. Et dès leur arrivée, les salariés se voient remettre un kit sanitaire avec trois masques, un flacon de gel hydroalcoolique et une bouteille d’eau. Les machines à café et les cafétérias ne peuvent pas encore être utilisées. Nous avons prévu des paniers-repas pour le midi ». Du côté de Grant Thornton, des masques sont aussi fournis et obligatoires dans les espaces, sauf au poste de travail où la distanciation sociale a été instaurée et des sens de circulation mis en place. Chez KPMG, 2 mètres séparent chaque bureau, sans vis-à-vis, et des distributeurs de gel hydroalcoolique sont mis à disposition.
Quant au retour chez les clients, il s’effectue, lui aussi, petit à petit et sous conditions. « Certaines missions ne peuvent pas être réalisées en télétravail. Depuis le 18 mai, nous avons donc mis en œuvre un dispositif afin que ces missions puissent être effectuées sur site, si la situation le permet, souligne le directeur général de Grant Thornton. C’est la direction des opérations qui donne l’autorisation au collaborateur de s’y rendre, cela se fait sur la base du volontariat et des conditions de sécurité évaluées. » « Tous les déplacements se font avec l’accord du collaborateur, déclare pour sa part la DRH de Deloitte France. Nos clients répondent à un questionnaire sur leurs pratiques sanitaires ; en cas de manques éventuels, nous les comblons, comme la fourniture de masques par exemple. La semaine du 2 juin, environ 160 collaborateurs sont retournés chez des clients. » Pour Gérôme Lepetit, manager audit chez Grant Thornton, le retour dans les locaux de Neuilly-sur-Seine n’est pas encore d’actualité. « Je n’ai pas sollicité le retour au bureau car je n’ai pas ressenti le besoin d’y retourner. Dans ma ‘business unit’ (70 personnes), nous ne sommes pas totalement déconfinés pour le moment, raconte ce professionnel de 34 ans. Les clients reviennent aussi petit à petit et nous n’avons pas encore été sollicités pour revenir sur site. Nous nous adaptons et les retours des clients sont positifs. Certains nous ont donné un accès total à leurs dossiers à distance. »
Un métier mobile
Les spécificités propres aux métiers de l’audit-conseil facilitent l’adaptation du travail dans la période actuelle (et durant le confinement), comme en témoigne Chloé Thomas, chez Deloitte : « Dans le métier d’auditeur, on n’est jamais seuls chez un client, le travail s’effectue en équipe. Cependant, nous sommes un métier extrêmement mobile ; le passage au 100 % en télétravail a été dans les faits extrêmement facile car nous avions déjà tous les outils de télécommunication et de partage de données sécurisés pour pouvoir travailler à distance. » Toutefois, si le travail à distance était déjà présent dans les habitudes, le télétravail formalisé n’était pas vraiment répandu. Aujourd’hui, les acteurs du secteur souhaitent le développer davantage. « Nous pratiquions déjà le travail à distance avant la crise sanitaire. Il concernera beaucoup plus de collaborateurs à l’avenir, c’est une évidence, prévoit le directeur général de Grant Thornton. Nous travaillons d’ailleurs déjà sur ce sujet, notamment sur la formation des managers. » « Nous allons retravailler notre accord sur le télétravail », confie pour sa part le DRH de KPMG France où une réflexion est en cours sur l’organisation du travail en mode agile avec le réaménagement des espaces. « Nous avions depuis deux ans une charte mais ce dernier n’était pas très organisé, explique la DRH de Deloitte France. Le contexte est venu confirmer sa pertinence et nous allons continuer à mettre en place du télétravail (notamment pour les fonctions supports), mais pas à l’extrême car nous réalisons beaucoup de travail en équipe. »
Accroître la flexibilité (avec le télétravail) tout en préservant le lien social et la culture d’entreprise grâce à des bureaux physiques, tel est le modèle que veulent privilégier les groupes d’audit-conseil. « De par ma fonction, je suis amenée à me déplacer et à manager mes équipes à distance. Au quotidien, je trouve agréable d’avoir des moments où l’on retrouve ses collègues pour interagir et sortir de la solitude, raconte Chloé Thomas, télétravailleuse très occasionnelle avant le confinement. Créer de la cohésion sans jamais se voir physiquement me paraît difficile. Si l’on ne voit plus du tout ses équipes, il y a, à la fin, un vrai risque de désengagement. » Selon une étude de Cushman & Wakefield sur l’avenir du lieu de travail, 73 % des sondés estiment que les entreprises devraient adopter des politiques de travail flexibles mais « le bureau ne disparaîtra pas ». Selon le spécialiste de l’immobilier d’entreprise, la nouvelle norme constituera en « un écosystème complet d’espaces de travail » avec des salariés qui pourront choisir d’évoluer dans différents environnements (bureau, domicile/à distance, tiers lieux…).
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