La banque d’affaires peine à retenir ses meilleurs talents
Dans le milieu du conseil aux entreprises, et plus particulièrement dans celui du M&A, la pression sur les rémunérations continue de monter. Jamais le rapport de force n’a été aussi favorable aux banquiers d’affaires, en raison du nombre record de transactions. Au total, pas moins de 4.000 milliards de dollars d’opérations ont été annoncées à travers le monde entre janvier et début septembre, selon les pointages réalisés par Refinitiv. Les 4.300 milliards de dollars de transactions enregistrés en 2007 devraient donc aisément être dépassés cette année.
A Paris, la pression est aussi maximale, à tel point que certaines banques enregistrent un important turnover. Au cours des douze derniers mois, près d’un tiers de l’équipe parisienne de Citi a été renouvelée. En mars, Emmanuel Régniez quittait la banque newyorkaise pour co-diriger la banque d’investissement de Bank of America en France. Thomas Labergère, à la tête de la banque corporate et institutionnelle, a rejoint ING en France en tant que directeur de la banque de financement et d’investissement, tandis que les directeurs Olivier Passieux et Fabien Champseix ont respectivement rallié la Société Générale et Perella Weinberg Partners pour décrocher des promotions. La banque a fortement grimpé dans les classements ces dernières années, sous l’impulsion de sa présidente Laurence Parisot, arrivée il y a trois ans. Le tout en se reposant sur cinq managing directors – un nombre environ deux fois moins élevé que chez ses grands concurrents américains, à commencer par Goldman Sachs et Morgan Stanley.
L’expansion des boutiques
Les banques françaises, souvent moins généreuses en matière de rémunération, subissent aussi le rythme des départs et enrôlent autant que possible. «BNP Paribas a recruté une trentaine de managing directors en Europe au cours des six derniers mois», souligne un chasseur de tête.
Dans l’Hexagone, la rudesse de la concurrence y est exceptionnelle et a continué à s’accroître ces dernières années avec le développement des boutiques M&A, non soumises à la directive CRD 5, encadrant la rémunération des dirigeants. Lancée l’an dernier par Mathieu Pigasse, Centerview Partners continue de recruter massivement et totalise aujourd’hui 22 banquiers. Même constat chez Jefferies Financial Group, qui a débauché l’ex-BNP Paribas Muriel Petit pour inaugurer l’an dernier son bureau parisien. La banque y compte d’ores et déjà 15 collaborateurs. Dans la torpeur estivale, elle a annoncé augmenter les salaires de ses analystes de première année aux Etats-Unis pour endiguer les défections face à des charges de travail intenses.
Attrait du private equity
A en croire les chasseurs de tête, l’attractivité du métier de banquier d’affaires s’est égratignée. La faute à des emplois du temps à rallonge, couplés à des rémunérations jugées moins attractives que dans certaines licornes et fonds d’investissement. «Les seniors des banques parisiennes dépassent rarement le million d’euros de rémunération, ce qui est commun à Londres. Dans certains fonds, il n’est pas rare de gagner 5 ou 10 fois plus, même en excluant le carried interest», relate un expert du private equity.
L’attrition du vivier est ainsi inévitable. «Dans leur processus de recrutement, de plus en plus de fonds mettent en place des doubles profils composés de professionnels de l’investissement et du M&A, constate Isabelle Boujnah, senior client partner chez Korn Ferry. L’élargissement du vivier de candidats est devenu inévitable pour les gérants du private equity, engagés dans le déploiement de leurs activités.» Dans les faits, l’absorption des talents cible essentiellement les profils les plus juniors. Seul l’ancien co-dirigeant de DC Advisory France, Eric Hamou, a récemment franchi le Rubicon en rejoignant Apax Partners en tant qu’associé, en 2019.
Mieux payés, les juniors témoignent aussi d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle plus soutenable dans le private equity. Un aspect sur lequel les banques de tous bords essayent de se rattraper, en proposant des aménagements. En mars, les jeunes banquiers de chez Goldman Sachs ont défrayé la chronique en réclamant la semaine de 80 heures... «La plupart des établissements ont opté pour des ‘couvre-feux’ à 22 heures pour les juniors, mais la charge de travail se déverse alors sur les plus seniors», note un chasseur de tête. Une équation compliquée que seule une réelle accalmie de l’activité du M&A pourrait venir résoudre, tout du moins provisoirement.
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