Gérant d’actifs des assureurs, métier créatif
Pour moi, ancien analyste, rejoindre l’asset management a été synonyme d’ouverture d’esprit et de responsabilités accrues : pour prendre des décisions d’investissement, il faut une bonne culture générale économique, ainsi qu’un bon esprit de synthèse et critique sur les informations collectées », témoigne Eric Biassette, 51 ans, responsable de la gestion actions pour compte de tiers chez Generali Investments Europe. Après son diplôme de l’université Paris-Dauphine, ce financier a exercé une dizaine d’années comme analyste financier au sein d’une banque, avant de bifurquer en 2000 vers la gestion d’actifs chez Generali. L’évolution des risques, la désintermédiation du financement, la période de taux bas poussent les filiales de gestion d’actifs des groupes d’assurance à se doter de profils « matheux » et d’ingénieurs capable de modéliser des placements adaptés. Pour les analystes financiers, les actuaires et les responsables des modèles financiers en salle des marchés, il s’agit d’un débouché professionnel naturel. A cheval entre les deux grands pans de la finance, banque et assurance, les activités de gestion d’actifs des assureurs ont besoin de talents multiples pour accompagner la structuration d’un métier qui offre une vraie richesse en contrepartie.
Vision créative
Les professionnels qui ont su tirer parti de cette liberté et innover en termes de produits, selon les besoins des clients et du marché, ont pu progresser rapidement. « Je suis venue à ce secteur, la gestion d’actifs dans l’assurance, par hasard, raconte Mathilde Sauvé, 38 ans, responsable des solutions institutionnelles d’Axa Investment Managers (IM). Ce milieu hybride m’a permis de progresser régulièrement à différents postes et de prendre rapidement des responsabilités. » Après une première expérience d’actuaire chez un réassureur, cette diplômée de l’ENSTA ParisTech devient analyste sell-side dans le secteur des assurances, avant de rejoindre la direction des risques du groupe Axa. « J’ai beaucoup travaillé sur les questions de réglementation et leur impact sur les investissements, explique-t-elle. Cette thématique a été valorisée et j’ai eu la chance de rejoindre la filiale d’investissement d’Axa fin 2011. » Elle travaille alors sur le design de produits d’investissement et le conseil en allocation d’actifs, mais aussi la couverture de risques. Son expérience en gestion des risques lui a permis de très bien comprendre, voire d’anticiper, les besoins des clients institutionnels. Mathilde Sauvé agence les meilleures solutions possibles, assemble les différents véhicules d’investissement afin de répondre au mieux aux exigences de Solvabilité 2 et des autres régulations nationales. Malgré l’aspect technique du métier, elle innove, comme le fait également sa collègue, Marie-Pierre Ravoteur, responsable des solutions distributeurs et de l’ingénierie financière, auprès d’une clientèle de particuliers. Au cours de sa carrière, cette dernière a participé à la création des premiers fonds ETF (exchange-traded funds) ; c’est d’ailleurs pour sa compétence en structuration qu’elle a été recrutée en 2005 par Axa IM. « J’ai commencé en modélisation dans des salles de marché : je créais des modèles de trading pour les arbitragistes, se souvient l’ancienne analyste quantitative. Intellectuellement, c’était intéressant mais j’avais besoin d’un contact humain. »
Ancrage sociétal
Aujourd’hui, l’innovation ne se limite pas au champ de la seule économie. Marie-Pierre Ravoteur cherche des solutions d’investissement pour répondre aux objectifs des clients dans un environnement contraint. « J’emploie à chaque fois la même méthode : modéliser un problème complexe, c’est-à-dire le traduire en algorithme, et créer une solution simple d’accès pour des clients exigeants », décrit celle qui vient de la recherche en mathématiques, heureuse d’avoir un pan pédagogique à son travail. Par ailleurs, un nouveau paramètre important de l’investissement est en train de changer le métier : l’investissement socialement responsable (ISR). « Tous les quatre ou cinq ans, le secteur parle d’une vague en la matière, dit-elle. Mais là, elle arrive enfin et elle est très importante. »
Les investissements verts et responsables en termes de gouvernance sont au cœur des préoccupations des filiales de gestions des sociétés assurantielles… et ils sont porteurs d’opportunités professionnelles. Giulia Culot, 30 ans, qui a rejoint Generali Investments alors qu’elle était encore à l’université, a commencé dans la partie equity en tant qu’analyste. « Après plusieurs années à Trieste en Italie, puis à Paris, j’ai eu envie de passer du côté de la gestion, pour élargir mon champ d’étude et être enfin responsable des décisions, au-delà du seul conseil », raconte-elle. Elle saute le pas il y a deux ans, grâce à un concours de circonstances : la création d’un compartiment ISR sur le vieillissement de la population. Elle participe tour à tour à la structuration et au lancement du produit, qu’elle co-gère actuellement avec un autre compartiment ISR. « La demande de nos clients et la confiance du groupe, capable de me donner de telles responsabilités à 30 ans, m’ont permis de faire mes preuves, résume-t-elle. Et je suis ravie : c’est un travail très multitâche, où il faut se tenir constamment informé, faire des analyses, rencontrer les directions des entreprises dans lesquelles nous investissons, ainsi que les clients. Et comme ils sont socialement responsables, les produits que je gère redonnent un sens et une image positive à la finance. »
Experts sectoriels
Autre tendance forte du marché : les gestionnaires d’actifs des assureurs se positionnent de plus en plus sur la dette d’entreprise, allant de l’obligataire désintermédié aux placements privés. Dans ce cadre, les jeunes ayant une expérience dans l’analyse crédit sont appréciés : leur connaissance approfondie des entreprises permet d’investir dans l’économie réelle tout en recherchant un supplément de rendement en cette période de taux bas. Emilien Clément, 36 ans, gérant de portefeuille crédit au sein de l’équipe de Fabienne Salomone (lire le témoignage), a ainsi pu rejoindre la gestion d’actifs qui l’attirait depuis longtemps. Le passage de l’analyse à la gestion semblait être dans la continuité logique de son parcours. « J’ai eu la chance de rejoindre l’équipe d’Allianz GI en 2011 grâce à ma spécialité en finance d’entreprise, actuellement recherchée », confie-t-il. Il arrive alors en pleine crise grecque : « Le climat était tendu sur les marchés, mais c’était passionnant. » Travailler pour un grand assureur lui permet alors d’être entouré, avec une vision axée sur le moyen et long terme, ainsi qu’une prise en compte des risques. Néanmoins, dans ce secteur, où les salaires fixes vont de 60.000 euros annuels (15 % à 30 % de rémunération variable) à 180.000 euros (lire l’entretien de Norbert Alix-Buguet), les postes sont rares.
Quand on ne peut être promu au sein du groupe, le passage par le grade d’assistant de gestion – comme ce fut le cas pour Emilien Clément – est souvent incontournable. Ce qui n’empêche pas ensuite de progresser rapidement. D’ores et déjà, ce jeune professionnel entraperçoit des possibilités d’évolution sur le plan international. « Les outils digitaux de communication interne ont accru les collaborations en réseau au sein de notre groupe mondial, se réjouit-il. Cela est très enrichissant intellectuellement, c’est une voie vers de nouvelles façons de voir la gestion d’actifs, et c’est aussi prometteur en termes de possibilités de carrière à l’étranger. » Auparavant très nationale, la gestion d’actifs s’européanise en effet. Elle va aussi s’automatiser, avec l’arrivée du machine learning. Un phénomène qui va créer de nouvelles opportunités, notamment pour les experts des données. Les profils très « matheux » ou d’ingénieurs, surreprésentés dans le métier, auront sans doute des occasions de se distinguer. Pour autant, certains s’inquiètent. « L’aspect artisanal et créatif du métier est au cœur de son intérêt intellectuel, considère Eric Biassette. Heureusement, notre valeur ajoutée est de nous distinguer avec de meilleures performances que le marché : nous ne pourrons faire cela sans le concours d’experts sectoriels, dotés de bon sens. » Le métier, ou plutôt le défi, du gestionnaire d’actifs sera alors de faire mieux que la machine.
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