Ces avocats d’affaires entre deux rives
Entre la robe et l’attaché-case, leur cœur a balancé. Si la tendance qui voit les avocats rejoindre la direction juridique d’une entreprise ne date pas d’hier, celle qui les pousse à revenir ensuite en cabinet est en revanche plus rare. Ils sont pourtant quelques-uns à être à nouveau passés de l’autre côté de la barrière. Un défi supplémentaire, mais aussi un atout pour revenir au métier de conseil avec une approche plus opérationnelle du droit, des compétences accrues et un esprit d’équipe renforcé.
Effectuer ce premier mouvement du cabinet vers l’entreprise nécessite néanmoins quelques pré-requis. « Les grands groupes cotés et les fonds d’investissement ciblent des profils de collaborateurs assez senior avec un bon début d’autonomie, ayant au minimum cinq ans d’expérience, et principalement issus des cabinets internationaux les plus reconnus », détaille Frédéric d’Antin, associé fondateur du cabinet de chasse de têtes D’Antin Conseil Legal Executive Search. Par ailleurs, les sociétés ont souvent tendance à « chasser » du côté des cabinets avec lesquels elles ont l’habitude de travailler, à l’instar de l’équipementier automobile Valeo ; au milieu des années 1990, le groupe a accueilli Maxence Bloch, à l’époque jeune collaborateur chez Thomas & Associés. « Il s’agissait de l’un des clients les plus importants du cabinet, raconte-t-il. Je me suis retrouvé, à tout juste 27 ans et pour deux ans, à la tête du département juridique de l’une des divisions du groupe. Face à ce costume trop grand pour moi, il a fallu que je m’investisse de manière intense. » Aujourd’hui, celui qui est à la fois associé en M&A/private equity et office chair du bureau de Paris du cabinet Goodwin parle d’une « formation accélérée ». « Chez Valeo, je m’occupais à la fois des contentieux, des ‘joint ventures’, des contrats commerciaux… Cela m’a permis d’avoir une approche très généraliste en droit des affaires, dans un monde où les gens se spécialisent très tôt. » Son envie de retourner à ses premières amours a notamment été motivée par le côté trop pyramidal de l’entreprise, et par son goût pour le conseil. Mais son passage en entreprise, l’associé le valorise aujourd’hui pleinement. « Vis à vis des clients, c’est un excellent argument commercial pour leur expliquer que l’on est sur la même longueur d’onde, davantage qu’avec un avocat qui n’est jamais sorti des cabinets du 8e arrondissement. »
Des risques à considérer
Maxence Bloch le reconnaît cependant, la mue n’est pas si simple au cours d’une carrière. « Il existe notamment un risque de perte de ‘business’ pour les associés plus senior et déjà installés. Le détachement en entreprise est certes à encourager, mais surtout au début d’un parcours professionnel. » « Un avocat qui commence à développer sa clientèle ne souhaitera pas forcément rejoindre une entreprise. A l’inverse, ceux qui ne l’ont pas encore fait ou qui n’ont pas l’ambition de devenir associé peuvent être tentés par une approche plus opérationnelle de la fonction juridique », ajoute Frédéric d’Antin. « Ceux qui sautent le pas doivent idéalement s’inscrire dans la durée ; revenir ensuite en cabinet n’est pas forcément gagné. »
Rémy Blain, lui, est de ceux qui ont relevé le pari. Ce spécialiste des fusions-acquisitions et du capital-investissement a fait une première incursion en cabinet d’avocats dans le cadre de ses études, à Londres, avant de rejoindre très rapidement le monde de l’entreprise. Au cours de sa carrière, il a été directeur juridique au sein de groupes internationaux tels que Total, Thalès et Airbus. En 2005, il bénéficie de la passerelle qui conditionne le passage de la profession de juriste à celle d’avocat. « Cela s’est fait sans difficultés étant donné que j’avais une expérience de 15 ans en entreprise au lieu des huit requis, et j’avais en outre exercé dans de grandes entreprises dans lesquelles les directions juridiques étaient très structurées », raconte l’actuel managing partner de Bryan Cave Leighton Paisner à Paris. « En évoluant au sein de grandes entités, j’avais le sentiment de ne pas vraiment peser sur les décisions du groupe, explique-t-il. C’est ce qui m’a en partie poussé à prendre cette décision. Aujourd’hui, même en termes de management, j’ai gardé ce souci de créer une équipe au-delà de l’individu. »
Pour les cabinets d’avocats, accueillir un juriste d’entreprise n’est pas non plus si simple, quand bien même celui-ci était déjà passé par le barreau. Au-delà de l’investissement que représente une recrue sans clientèle ni chiffre d’affaires, les places sont chères, même pour les avocats « installés ». Sauf si l’ex-juriste en question arrive avec une expertise convoitée, à l’instar actuellement de la mise en conformité et de la lutte anti-corruption. Ce fut le cas de Nicolas Tollet, associé spécialisé en compliance, anti-corruption et lutte anti-blanchiment chez Hughes Hubbard. Après avoir exercé pour de belles maisons telles que Bredin Prat, Cleary Gottlieb et Willkie, il a rejoint Technip en 2012 en qualité de vice-président de la conformité. Au bout de cinq ans, le cabinet Hughes Hubbard, qui accompagnait le groupe, lui ouvre grand ses portes. « C’est l’intérêt pour les postes qui, à chaque fois, m’a motivé à sauter le pas, commente-t-il. Actuellement, il y a davantage de travail en matière de ‘compliance’ et de prévention de la corruption au sein des cabinets d’avocats. Avec la loi Sapin 2 et les besoins grandissants des cabinets pour cette expertise, je savais que je pouvais facilement refaire le chemin inverse. » Pour lui comme pour les autres, le fait de comprendre les contraintes et de parler le même langage que les clients donne un coup d’avance sur les confrères. « Même si je travaillais dans des cabinets qui avaient pignon sur rue à Paris, je n’avais auparavant jamais mis les pieds dans une entreprise. A mon retour, j’ai compris à quel point cela m’avait fait défaut », confie l’associé.
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