Le coronavirus fait muter la formation continue
Jamais les services formation dans le secteur financier n’auront autant bouillonné que pendant la crise sanitaire. A la Caisse d’Epargne Ile-de-France (CEIDF), si le présentiel représentait jusqu’alors 78 % des 23.000 jours-homme de formation annuels, il n’était pas question de mettre le développement des compétences en veilleuse. Ni de faire l’impasse sur les formations réglementaires, qui occupent la moitié du temps de formation global. « L’ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution, NDLR) a expliqué aux acteurs du marché qu’il n’y aurait pas d’année blanche », souligne Céline Saulin, directrice adjointe de la formation à la CEIDF.
Autant dire que son équipe a mis les bouchées doubles pour opérer la bascule vers le distanciel. Un important projet d’accompagnement des collaborateurs vers un nouvel outil d’instruction des crédits immobiliers a ainsi été refondu en plusieurs formats adaptés : classe virtuelles, modules d’e-learning ou encore actions de formation en situation de travail (Afest).
Se concentrer sur l’essentiel
« On ne peut pas suivre sept heures d’affilée de formation à distance. Il faut se concentrer sur l’essentiel, sans dégrader la qualité des contenus, et s’appuyer sur des solutions qui mobilisent plus rapidement l’intelligence collective », expose Céline Saulin. La CEIDF n’ayant pas cessé ses recrutements, le séminaire d’intégration de deux jours a également été transformé en un parcours digitalisé étalé sur quatre semaines.
Chez BNP Paribas Personal Finance (20.000 salariés dont 5.500 en France), l’urgence était de maintenir le lien avec les collaborateurs massivement passés en télétravail. « Nous avons conçu de courtes enquêtes pour mesurer leur ressenti et recenser leurs besoins, ce qui a fixé le cap de nos différentes actions, développe Tony Esnault, responsable RH des fonctions corporate et du centre de services partagés RH France. Après les avoir accompagnés sur la mise en œuvre du télétravail, nous avons communiqué sur les formations existantes en distanciel et construit des modules spécifiques pour les aider à gérer la crise : adaptation de la posture managériale, offre ‘people care’ pour gérer les difficultés liées au confinement et prévenir les risques psychosociaux, etc. »
Puis la filiale de BNP Paribas s’est elle aussi attelée à une réingénierie de son offre habituelle de formation, dispensée aux deux tiers en présentiel (à l’exception des formations obligatoires, proposées en e-learning ). « Nos enjeux métiers autour du digital, de l’analytique, de l’intelligence artificielle, de l’agilité et des ‘soft skills’ sont tels que nous ne pouvions pas nous permettre d’interrompre le développement de nos collaborateurs durant plusieurs mois », appuie le responsable RH. D’autres projets sont en test, dont une plate-forme de digital learning pour élargir l’accès à la formation ou encore du coaching à distance.
Des freins levés
L’Ifcam, université du groupe Crédit Agricole (2 campus, 55 millions d’euros de budget), qui a fermé ses portes dès le 12 mars après une alerte sanitaire, a également reporté toute son activité sur le distanciel. Mais 75 % des formations étaient déjà, depuis plusieurs années, accessibles à distance ou en mix-learning. « Nous avons d’abord augmenté la capacité d’accueil de notre plate-forme de formation en ligne. Et nous avons eu d’importants pics de fréquentation – jusqu’à 8.000 connexions simultanées – en mai et début juin, détaille Denis Faure, directeur général de l’Ifcam. Puis nous avons transformé nos programmes présentiels en distanciel et intégré à la plate-forme des formations adaptées à la situation : télétravail, gestes barrières, etc. »
Les dirigeants se sont pour leur part vu proposer un blog (« Antidote ») alimenté par des articles et réflexions proposant un regard décalé et prospectif sur l’actualité. Ainsi que des webinaires hebdomadaires avec des philosophes ou des économistes « leur permettant de s’aérer l’esprit ».
Les équipes pédagogiques de l’Ifcam (et leurs prestataires) ont par ailleurs monté, en trois semaines, une plate-forme e-learning ouverte, accessible depuis n’importe quel support. « Les gens sont de plus en plus acteurs de leur formation et nous voulions tester cette tendance, à nos yeux évidente, auprès de nos salariés », souligne Denis Faure. Depuis plus d’un mois, quelque centaines d’entre eux s’y sont inscrits et s’y forment en toute liberté sur une centaine de sujets professionnels : finance, développement personnel, langues... « Nous y serions venus de toute façon, ajoute Denis Faure. Mais le contexte très particulier du confinement a levé des freins. » Tony Esnault abonde : « Cela fait des années que nous testons la digitalisation, mais certains collaborateurs n’accrochaient pas. Aujourd’hui, le taux de satisfaction est de 90 %, les outils se sont améliorés, les gens en redemandent. »
Cet élan de modernisation n’est pas près de s’arrêter. « En peu de temps, nous avons déplacé des montagnes. Tout ce que nous avons accompli, nous ne le perdrons pas, assure Céline Saulin. Nous avons convaincu les métiers que nous pouvions former différemment et nous devons nous armer pour faire face à de nouvelles crises, comme la paralysie des transports en commun, surtout en Ile-de-France. » Pour autant, le présentiel n’est pas mort, estiment les responsables formation. Mais il doit lui aussi se réinventer.
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