Les entreprises actives en Russie se préparent à l’extension du conflit ukrainien
L’Ukraine mobilisait les financiers d’entreprises avant même l’invasion russe du 24 février. La France est l’un des plus gros employeurs étrangers en Russie et l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE) compte pas moins d’une trentaine d’adhérents implantés dans le pays. Dès le début de l’année, un groupe d’une demi-douzaine d’entre eux s’était constitué pour anticiper les retombées d’un possible conflit et de sanctions.
« Nous préparons l’hypothèse où, sans interdiction absolue de traiter avec la Russie, les sociétés françaises rencontreraient des difficultés pratiques sur les flux financiers, dans le cas de banques russes qui seraient sanctionnées, expliqueDaniel Biarneix, président de l’AFTE. Dès qu’il a été question de bloquer l’accès des banques russes à Swift, donc l’échange de messages avec la communauté financière internationale, nous avons proposé à nos adhérents de structurer leurs échanges pour réfléchir à des canaux alternatifs.»
«Les grandes banques ont commencé à réfléchir à cette question vers décembre mais elles sont encore peu préparées », ajoute celui qui est aussi directeur financier adjoint de Saint-Gobain.
Difficile de se passer de la messagerie Swift
Une société active en Russie est en test avec une banque européenne de taille moyenne, peu dépendante du dollar, mais la faisabilité de cette solution n’est pas démontrée. « Il sera de toute façon très compliqué de mettre en place une solution de communication bancaire ne passant pas par Swift, indique le trésorier d’un groupe international, participant à la task force sur la crise ukrainienne. Pour les groupes diversifiés et dont la maison-mère est européenne avec des filiales russes, certains réfléchissent à des « triangulations.» La maison-mère se substitue alors à la filiale pour payer des fournisseurs européens, pour peu bien sûr que les marchandises puissent passer la frontière. Cette organisation de flux financiers entre des entités non russes relève du choix de chaque groupe.
Autre grand sujet à surveiller, la conformité des groupes aux sanctions applicables contre la Russie, lesquelles évoluent et font l’objet d’exceptions. Les entreprises vérifient que leurs listes de fournisseurs et clients ne sont pas visés par les listes SDN (« specially designated nationals ») et ne travaillent pas avec des banques SDN. Ces examens de conformité sont à refaire à chaque tirage dans les cas de crédits renouvelables. L’enjeu est d’éviter un défaut à l’insu de l’emprunteur.
Le maintien des financements deviendra encore plus stratégique si la crise se transmet à l’économie russe. « Dans l’hypothèse d’un cash flow sous tension, et d’effets négatifs sur le besoin en fonds de roulement des filiales russes, nous avons envoyé à notre filiale des financements de précautions pour l’aider à tenir quelques mois, explique un autre trésorier. Mais l’idéal est de rendre la filiale autonome au cas où les financements intra-groupe seront gelés. Or il n’est pas facile d’installer des lignes de financement local pour couvrir les besoins généraux d’une entreprise, nous sommes en train de le faire via une filiale de banque occidentale mais la question des sûretés est ouverte. Nous réfléchissons à une solution de ‘nantissement flottant’, se déclenchant en cas de réalisation d’un événement. » Toujours en vue d’une autonomie des filiales, les groupes recherchent des fournisseurs locaux, sans échange en dollars.
L’attitude des banques représente une inquiétude pour les entreprises. « Nous avons observé ces derniers jours davantage de contrôles de conformité par les banques dans les cas de virements vers la Russie, même intra-groupe, alors même que nos contreparties n’étaient pas sanctionnées, déclare un trésorier. La prudence des banques, qui craignent des rétorsions des autorités de sanction, notamment américaines, va aller croissant. » Le souvenir des crises iranienne en 2018 et ukrainienne en 2014 incite au pessimisme…
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