Les investisseurs institutionnels au milieu de la tempête coronavirus
Déjà soumis à la pression des taux bas, les investisseurs institutionnels encaissent une nouvelle crise. Ils payent la baisse des actions et l’écartement des spreads de crédit qui dégradent leurs ratios de solvabilité. «Personne n’a vu venir l’ampleur du choc et on pensait que la crise était circonscrite à la Chine. Les marchés ont pris ça de loin avec un effet retard», reconnaît rétrospectivement Camille Barbier, directeur des gestions chez Apicil AM, gérant du groupe de protection sociale.
Les marchés obligataires ont aussi connu de fortes perturbations à cause des craintes sur les dettes publiques. «Certains jours il a été très difficile de vendre des obligations d’Etat», indique Camille Barbier. Des facteurs techniques ont également pu jouer. «Certains fonds ou institutions ont fait face à des appels de marge ou à des retraits, leurs besoins de liquidités les ont poussés à vendre des actifs fixed income pour faire face aux pertes dans les portefeuille actions», rapporte Vincent Chaigneau, directeur de la recherche chez Generali Investments. L’intervention massive des banques centrales et des Etats redonne confiance au marché mais «on peut s’attendre derrière à des secousses sur le crédit, la dette souveraine et l’inflation avec une masse monétaire qui explose à moyen terme», prévient Camille Barbier chez Apicil AM.
Entre frayeurs et opportunités sur les actions
Après une baisse d’environ 30% sur les marchés depuis février, les investisseurs s’interrogent sur la poursuite du mouvement. «L’enjeu est beaucoup plus important qu’une simple prise de profit. Le marché valorise une baisse de 15 à 20% des bénéfices pour cette année, on s’attend à une récession dure. Toutes les mauvaises nouvelles ne sont pas intégrées y compris aux États-Unis qui ont tardé à réagir», examine Camille Barbier. Les portefeuilles des institutionnels souffrent, y compris pour des stock-pickers comme SMA. «Nous passons au peigne fin l’ensemble de nos expositions pour voir si certains de nos placements pourraient poser problème dans l’environnement actuel de crise sanitaire, économique et financière», déclare Philippe Desurmont, directeur des investissements de l’assureur des professionnels du BTP.
Sous l’effet des hausses des valorisations actions en 2019, des contraintes de Solvabilité 2 et des taux négatifs à l'été 2019 accentuant les gap de duration actif-passif, certains assureurs avaient néanmoins commencé à désensibiliser les portefeuilles. Ce qui leur a porté chance.
Les institutionnels commencent à se repositionner sur les actions, profitant de leur privilège du long terme. La Caisse des Dépôts, Groupama, AG2R La Mondiale ou encore SMA indiquent par exemple qu’ils sont acheteurs sur le marché. «Il y aura des opportunités, les actions vont être relativement plus attractives que les obligations», souligne Vincent Chaigneau chez Generali Investments. Mais la prudence est de mise car «on n’attrape pas un couteau qui tombe».
High yield et LBO dans l’œil du cyclone
Après être largement allés chercher du rendement sur le crédit, les investisseurs surveillent cette poche comme le lait sur le feu. «Nous sommes très inquiets sur le high yield et les financements LBO qui se sont beaucoup développés dans le cadre de dette CLO. Les fonds de pension japonais et les investisseurs institutionnels asiatiques sont présents sur ce segment», met en garde Camille Barbier. Les baisses de chiffre d’affaires et les problèmes de trésoreries peuvent mener à des défauts de paiement ou des faillites, certaines entreprises ayant été financées sur des niveaux de leviers de 5 à 7 fois l’Ebitda. «Nous regardons avec attention l’armateur CMA CGM qui doit se refinancer en 2020 ou encore Loxam, spécialiste de location de matériel de BTP, qui a été un gros émetteur de high yield pour le financement de ses acquisitions», précise Camille Barbier.
Les secteurs de l’hôtellerie, des transports, du tourisme seront affectés. Selon Euler Hermes, spécialiste de l’assurance-crédit, les défaillances d’entreprises augmenteront de 8% en France en 2020 après avoir été en recul pendant quatre ans. «Il est très difficile d'évaluer les conséquences de la crise sur les secteurs et modèles d’affaires. On peut voir toutefois que la baisse des cours du pétrole aura un fort impact sur le marché du crédit, surtout aux Etats-Unis», estime de son côté Olivier Mareuse, directeur des gestions d’actifs de la Caisse des Dépôts.
Mais l'écartement des spreads de crédit offre aussi des occasions, très attendues par les institutionnels, pour investir. Les opérations qui présentent des spreads importants sont largement sur-souscrites. «On peut trouver des belles signatures avec des spreads intéressants», apprécie Philippe Desurmont chez SMA.
Hausse des taux ?
La hausse des taux offre aussi une petite bouffée d’air aux assureurs qui n’avaient pas comblé leur gap de duration entre l’actif et le passif. «Si l’on assistait à une hausse des taux et un écartement des spreads sur les emprunts d’Etat périphériques, cela soulagerait notre solvabilité dès lors que que le taux swap ne s'écarte pas trop de l’OAT», explique David Simon, en charge des investissements chez AG2R La Mondiale. «La hausse des taux est plutôt une bonne nouvelle, elle peut entraîner une reprise des investissements obligataires», estime Philippe Desurmont chez SMA. La hausse des taux devrait néanmoins être contenue en raison de l’intervention des banques centrales, de la crise économique à venir et de la chute des cours du pétrole. Un monde rempli d’incertitudes.
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