Les avocats d’affaires se réinventent

le 22/02/2018 L'AGEFI Hebdo

Pour attirer leurs futurs talents et affiner leurs compétences, les cabinets sortent des sentiers battus.

Les avocats d’affaires se réinventent
(Fotolia)

Chez les avocats d’affaires, le temps n’est plus aux entretiens de recrutement formels, verticaux et... intimidants ! Pour attirer dans leurs filets la crème des étudiants, les grands cabinets de la place parisienne ont mis en place des événements spécifiques qui se déroulent dans leurs propres bureaux. Plus conviviales, moins codifiées, ces rencontres visent à mettre à l’aise les jeunes candidats pour voir, au-delà de leur expertise technique, les qualités n’ayant pas leur place sur un CV, comme le sens de la répartie, l’intelligence émotionnelle ou encore la gestion des délais. Les principaux vecteurs de recrutement de la profession que constituaient autrefois la chasse de têtes et les candidatures spontanées ont ainsi laissé la place à des cocktails, des soirées ou des formats inspirés du « job dating ».

Le cabinet De Pardieu Brocas Maffei, lui, continue d’écumer les forums étudiants des grandes écoles parisiennes... et même ceux de New York. « Au-delà d’un très bon cursus et d’une bonne maîtrise de l’anglais, on sent immédiatement si l’on se plaît mutuellement et si une collaboration durable peut être envisagée », témoigne Philippe Guibert, associé chez De Pardieu Brocas Maffei.

Séduire les étudiants

Mais ces forums étudiants deviennent de plus en plus dépassés à l’heure où la nouvelle génération demande à voir par elle-même l’environnement professionnel dans lequel elle va évoluer. Cela, les fiscalistes d’Arsene l’ont bien compris. Depuis sept ans, le cabinet organise des soirées portes ouvertes pour tous les étudiants en droit de 3e cycle, master 2, DJCE et écoles de commerce. « Ils peuvent découvrir une partie de nos locaux et parler avec tous les membres du cabinet, explique Mirouna Verban, associée à l’initiative des portes ouvertes. Ils peuvent ainsi poser toutes les questions qu’ils n’oseraient sans doute pas poser en entretien, et ce, à la fois à des associés et à des collaborateurs pour certains à peine plus âgés qu’eux. Par ailleurs, comme nous portons tous un badge avec notre nom et notre cursus académique, ils peuvent aller directement parler avec des personnes ayant le même parcours que le leur. » L’associée d’Arsene en est consciente : cette approche qui se veut informelle permet également de renvoyer une image d’ouverture et de transparence aux millennials.

Ce concept, qui constitue un véritable avantage concurrentiel en termes de « marque-employeur », Clifford Chance Paris l’a aussi fait sien. En décembre 2017, le cabinet a ainsi organisé la seconde édition de ses « Rendez-Vous Clifford Chance », un événement à mi-chemin entre les portes ouvertes et le « job dating », ouvert à quelque 200 étudiants en droit ou en école de commerce préalablement sélectionnés via une plate-forme internet dédiée. A l’issue de cette demi-journée, et après des entretiens individuels, des rencontres avec des clients, ainsi que des ateliers thématiques sur des sujets aussi variés que la relecture de CV, les techniques oratoires ou encore l’e-réputation, une cinquantaine de candidats se voient offrir un stage. « Ayant moi-même, plus jeune, bénéficié de conseils d’orientation, j’aime rencontrer les étudiants et nouer un contact avec eux, déclare Thibaud d’Alès, associé à l’initiative des « Rendez-Vous Clifford Chance ». Or lors des forums de recrutement souvent impersonnels, il est assez difficile de créer du lien. Par ailleurs, les candidats sont souvent impressionnés lorsqu’ils viennent passer un entretien chez nous, ne serait-ce qu’à cause de l’ambiance et du lieu. Cet événement permet ainsi de démystifier le cabinet d’avocats en échangeant avec eux dans une ambiance chaleureuse. »

S’il insiste sur la « dimension philanthropique » de la démarche, Thibaud d’Alès reconnaît néanmoins l’un de ses principaux avantages : « Cette journée nous permet par ailleurs de concentrer nos recrutements sur une après-midi, ce qui est très efficace. » Une rapidité dont peut aussi témoigner Alexis Guérin, 25 ans, actuellement en stage au sein de l’équipe banking & finance de Clifford Chance suite à sa participation à l’événement en 2016. « Une fois mon CV déposé sur la plate-forme, tout s’est passé très vite alors que pour des candidatures libres, le processus peut prendre beaucoup plus de temps. J’ai également reçu une offre de stage très rapidement après l’événement. » Ravi de son expérience, le jeune homme a apprécié le fait de pouvoir nouer un premier contact avec les activités et les locaux du cabinet. « Cela a été l’une des principales raisons de ma candidature. J’ai ainsi pu véritablement ressentir l’atmosphère de la structure. En acceptant l’offre de stage de Clifford Chance, je savais que j’arrivais dans un endroit qui m’était déjà un peu familier. »

De son côté, Orrick a créé Horizon, un événement dédié aux étudiants en master 2 et aux élèves avocats à la recherche d’un stage. Le but est là encore de participer à des « job dating » et d’échanger autour d’un cocktail, avec une cinquantaine de stages à la clé. « L’idée est de leur faire découvrir les coulisses du cabinet, commente Alexandra de Bonneval, european director of talent chez Orrick. De notre côté, cela nous permet d’accroître notre attractivité et notre visibilité. » Au total, depuis son lancement en 2009, Horizon a permis 43 stages et 7 collaborations. Mais depuis l’an dernier, l’événement a été mis en pause. « Nous allons le réinventer et souhaitons faire quelque chose de différent, en intégrant notamment davantage l’aspect innovation et stratégie et en instaurant des échanges avec nos clients », confie Alexandra de Bonneval.

Former au-delà du droit

Les cabinets d’avocats d’affaires s’attachent d’autre part de plus en plus à développer les compétences de leurs professionnels en dehors de la seule sphère juridique. Chez Orrick, la European Managing Associate Academy consiste en un programme de trois jours dédié à ses collaborateurs afin de les former en gestion du business et des relations humaines. Pour combler les lacunes de la formation initiale, les firmes ont mis en place des cursus sur mesure, souvent en partenariat avec de belles business schools. Le but est de façonner l’avocat « tout-terrain » de demain, capable de mieux se connaître tout en étant parfaitement à l’aise avec le nouvel environnement économique de ses clients. C’est dans ce cadre qu’en février 2017, Fidal a créé « Talents Up », un parcours de formation axé sur le développement personnel et le renforcement des compétences managériales dédié à ses avocats managers. Dispensé par des professeurs de HEC au sein même du campus de l’école de commerce, le programme de 21 jours comprend des modules dédiés au management, aux fondamentaux de la gestion d’entreprise, ou encore au leadership à l’ère du digital. « Si les avocats sont des experts formés pour être brillants dans leur spécialité, le management s’apprend en revanche sur le terrain », rappelle Carole Chatelain, directrice exécutive en charge des ressources humaines chez Fidal.

Bien sûr, qui dit présence lors d’une formation dit également un investissement de temps pour des avocats débordés… « Même si l’e-learning est intéressant, je suis convaincue que le présentiel est nécessaire car il permet d’approfondir les sujets abordés et de faire vivre notre culture d’entreprise », estime Carole Chatelain. A la tête de la direction régionale Val de Loire-Océan de Fidal, Eric Joanne parle de l’« esprit de promotion qui s’est mis en place ». « Nous avons constitué un collectif avec l’ensemble des managers présents, assure celui qui gère au quotidien une équipe de 220 personnes. Par ailleurs, la dimension d’évolution technologique et humaine de ma profession m’intéressait, ainsi que l’évolution de la relation client. » Pour les cabinets qui investissent dans la création de ces formations complémentaires, l’attractivité se trouve là encore renforcée. « Cela montre que la structure est capable de faire évoluer techniquement ses avocats, mais également de les accompagner dans leur accomplissement professionnel », analyse Eric Joanne. Un avocat de demain mieux recruté et formé par sa firme donc. Et des cabinets qui en récoltent les fruits… sur le long terme.

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