Le Noël avant l’heure du private equity
Un milliard de dollars, c’est le prix du talent chez KKR. La somme ne correspond pas à la levée d’un nouveau fonds chez le pionnier américain du capital-investissement, mais bien aux montants que pourrait encaisser son tandem de dirigeants si la capitalisation boursière du groupe doublait d’ici sept ans. Joseph Bae et Scott Nuttall, les heureux élus, n’en deviendraient pas pour autant milliardaires : à 49 ans, ils font déjà partie du club.
Chez Apollo, autre géant du secteur, les deux coprésidents ont eu droit à un paiement en actions d’environ 300 millions de dollars chacun aux cours actuels. Mais il s’agira désormais de leur unique rémunération, promet la firme, pour aligner parfaitement leurs intérêts sur ceux des actionnaires. Pour eux, fini le carried interest, l’intéressement sur les plus-values dégagées par les fonds, si caractéristique de l’industrie du non-coté.
Ces chiffres feraient presque passer pour une aumône les salaires et bonus à sept chiffres des grands banquiers de Wall Street. C’est que le pouvoir a changé de camp. Les leaders du private equity, qui ont au fil du temps élargi leurs expertises à toute la sphère des actifs non cotés, sont devenus des puissances boursières. L’exceptionnel millésime 2021 sur les marchés a consacré leur changement d’échelle. Blackstone vaut désormais plus cher que Goldman Sachs. A un niveau moindre, Antin Infrastructure Partners a signé l’une des plus belles introductions en Bourse de l’année à Paris par la taille et la performance – et elles ne sont pas si nombreuses dans ce cas.
Est-ce la juste récompense d’une expertise rare ? Il faut reconnaître à ces professionnels d’avoir su miser avant les autres sur des classes d’actifs considérées comme mineures, ou alternatives, et devenues indispensables. Les plus anciens ont aussi prouvé qu’ils savaient traverser les cycles économiques. Le rendement qu’ils apportent aux investisseurs constitue leur meilleur argument. Il entre aussi dans leur succès une part d’opportunisme et de chance. Ils ont évité les contraintes réglementaires qui lestent les banquiers, les assureurs et les asset managers traditionnels. Et ils ont été les premiers bénéficiaires des politiques de taux zéro des banques centrales, qui leur ont apporté des clients sur un plateau d’argent.
Ces mêmes clients semblent se satisfaire de l’équilibre actuel. Les fortunes du private equity montrent pourtant qu’une grosse partie de la valeur créée demeure au sein de la société de gestion. Demain, ces fonds de pension, assureurs et particuliers aisés, ne seront-ils pas tentés de réclamer un autre partage des richesses à des prestataires qui restent de purs animaux financiers ?
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