Les ailes rognées de l’Airbus du paiement
La souveraineté économique est une notion à la mode en Europe. Encore faut-il pouvoir accorder les actes aux paroles. 2022 devait être l’année du décollage de l’European Payments Initiative (EPI), cet ambitieux projet visant à créer un système de paiement par carte (scheme) paneuropéen, susceptible de rivaliser avec les géants américains Visa et Mastercard. Mais l’Airbus du paiement ne parvient pas à allumer tous ses moteurs. Trois ans après que ce grand dessein a été rendu public, le nombre de ses promoteurs s’est réduit à 13 banques en raison de la défection récente des principaux réseaux de détail espagnols et allemands. La société en charge de l’EPI vient d’annoncer qu’elle remettait sur l’étagère son système de carte, pour se concentrer dans l’immédiat sur le paiement instantané et la création d’un porte-monnaie électronique.
Du côté de la Banque centrale européenne, qui appuie l’initiative, on veut croire que ce renoncement est seulement provisoire et que les sceptiques se rallieront un jour au panache blanc de l’EPI. L’Europe n’a aucune raison de laisser persister des schemes nationaux qui ne se parlent pas entre eux et d’abandonner ses paiements à Google, Apple ou Visa. Pour des motifs matériels : les banques européennes souhaitent un partage des marges qui leur soit plus favorable. Pour des raisons politiques, aussi. Les Russes sont bien placés pour savoir qu’il suffit d’un ordre de Washington pour couper des millions de consommateurs des réseaux Visa et Mastercard.
Ces arguments n’étaient pas si prégnants, ni le soutien politique si affirmé, lorsque l’ancêtre de l’EPI, le projet Monnet, s’est crashé il y a une douzaine d’années. La difficulté d’une telle entreprise, construire un système de paiement paneuropéen qui servira de nouveau standard, demeure aussi forte qu’à l’époque. Il faut d’abord embarquer à bord tous les systèmes nationaux de cartes, et donc convaincre les banques de chaque pays d’apporter leurs flux. Il faut aussi démontrer une qualité de service supérieure, ou à tout le moins égale, à celle de l’oligopole en place. Il faut enfin parvenir à équiper avec une égale célérité les deux clientèles de ce marché biface, le consommateur et le commerçant : l’un ne va pas sans l’autre, et une subite accélération peut succéder à un démarrage poussif, comme l’a montré l’essor du paiement sans contact lors de la pandémie.
Ces grands chantiers coûtent cher, pour un retour sur investissement des plus incertains. Le tout à un moment où se dessinent des formes concurrentes de transfert d’argent, monnaies digitales publiques et privées. On comprend que certains acteurs restent aujourd’hui le pied sur le frein. Mais les banques européennes, qui ont à peu près raté toutes les opportunités de croissance dans les paiements de détail ces dix dernières années, n’auront guère d’autre chance de marquer de leur empreinte cette industrie.
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