Crypto, dépassons le dialogue de sourds
Pas d’innovation sans risque. Pour l’oublier trop souvent, le Parlement européen vient de déclencher une tempête dans l’écosystème des crypto-actifs. Son tort ? Avoir voté un texte qui soumet les transferts de fonds en actifs numériques à des règles si contraignantes en matière de lutte anti-blanchiment qu’elles aboutiraient, estime la profession, à tuer dans l’œuf tous les efforts de développement du secteur. Mi-mars, c’est la technique de minage du bitcoin que les eurodéputés avaient failli interdire sur le continent au nom des économies d’énergie. La proposition avait finalement été repoussée in extremis à l’issue d’une vaste mobilisation sur les réseaux sociaux.
Ces deux passes d’armes, l’une perdue, l’autre gagnée par la « cryptosphère », en attendant l’adoption définitive des nouvelles règles, témoignent du fossé qui se creuse avec le législateur à Bruxelles. Comme souvent, ce dernier opte pour une approche maximaliste, héritée d’un double biais. Primo, les institutions européennes sont une redoutable machine à produire de la norme. Secundo, on ne se débarrasse pas si facilement de décennies de politiques industrielles dédiées à la protection du consommateur – et donc, à la contrainte du producteur. Les actifs numériques ont de surcroît l’inconvénient de brasser des notions complexes empruntant à la fois à la technologie et à la finance, deux expertises qui n’encombrent guère les travées des parlements nationaux et européen. Leur méconnaissance autorise les décisions politiques les plus excessives et déconnectées de la réalité.
Or la question est simple. Quelle place l’Europe entend-elle prendre dans l’industrie des crypto-actifs ? Entre soutien à l’innovation et régulation du Far West numérique, entre compétitivité et sécurité, l’équilibre est fragile. Le continent, qui a largement raté la révolution d’internet et laissé aux Etats-Unis le soin de bâtir des champions mondiaux, ne pourra pas se permettre de se tromper une nouvelle fois.
Pour y parvenir, il faudra aussi que la profession affine ses méthodes de lobbying. Tout comme les clubs de football, l’écosystème crypto souffre du comportement de ses ultras, ceux-là mêmes qui agonisent d’injures les comptes Twitter des eurodéputés et disqualifient toute critique. Mais une technologie qui prétend ébranler le pouvoir central et les piliers de la finance traditionnelle pour construire un nouvel ordre monétaire ne peut s’étonner des réactions qu’elle suscite. Ni se contenter d’user jusqu’à la corde l’argument des délocalisations, à l’heure où les Etats-Unis cherchent eux aussi à réguler le secteur et où la Chine prend à rebours l’idée de monnaie digitale privée avec son yuan numérique. Moins d’agressivité, plus de pédagogie, le succès est à ce prix.
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