Quand Berlin endort l’Europe
L’Allemagne est devenue un pays de ronfleurs, s’alarmait au mois de novembre Dieter Kempf, le patron des patrons allemands, en appelant au réveil collectif. Peine perdue : la crise politique dans laquelle se trouve plongée le pays depuis une semaine grâce à la fine manœuvre de l’AfD annonce une nouvelle période d’introspection à Berlin. Elle ne pouvait survenir au pire moment pour une économie allemande à bout de souffle et une Europe en quête de leadership.
En additionnant leurs voix à celles des démocrates-chrétiens pour porter un libéral à la tête de la région de Thuringe, les stratèges d’extrême-droite de l’AfD ont fait exploser le parti de la chancelière. La démission d’Annegret Kramp-Karrenbauer après quatorze mois seulement aux commandes de la CDU enterre les espoirs d’une transition ordonnée à la tête de l’Etat. Elle signe aussi la fin de l’expérience qui consistait à séparer la présidence du parti et la direction des affaires gouvernementales. La recomposition d’un paysage politique allemand aujourd’hui fractionné comme jamais s’en trouvera accélérée. Une nouvelle bataille va s’engager pour la conquête d’une CDU sommée de choisir entre le centrisme de la chancelière et des positions conservatrices plus conformes à son histoire. Le vainqueur devrait mener la campagne des siens aux élections nationales de l’automne 2021, dont il n’est plus exclu qu’elles puissent se tenir de manière anticipée. Cet exercice critique salutaire n’est pas l’apanage des démocrates-chrétiens. L’autre grand parti de coalition, le SPD, qui vient de désigner ses dirigeants, n’a pas résolu lui non plus les contradictions de sa ligne politique.
C’est donc une somnambulique fin de règne qui attend l’Allemagne dans les prochains mois, au grand dam de ses partenaires. Sur le front économique domestique, la crise actuelle rend douteuse toute initiative d’envergure de la part de Berlin, quand bien même le Fonds monétaire international et la Banque centrale européenne multiplient les appels à la relance budgétaire. Dans les grands dossiers européens, rien ne devrait pouvoir tirer le couple franco-allemand de sa léthargie si dommageable depuis 2017. Les rares ouvertures venues d’outre-Rhin ces derniers temps, comme le soutien apporté par le vice-chancelier Olaf Scholz à l’achèvement de l’Union bancaire, sont restées à ce jour lettre morte. Et la crise de Thuringe jette une ombre sur la prochaine présidence allemande de l’Union européenne au second semestre. Elle devait être l’occasion de relancer d’ambitieux projets, tels que l’Union des marchés de capitaux, avant la césure électorale de l’an prochain ; elle risque fort de faire résonner de ses ronflements les murs des institutions de Bruxelles.
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