MARCHÉS ACTIONS - La croissance bénéficiaire en ligne de mire
Les investisseurs anglo-saxons parlent d’une mer rouge (sea of red) pour décrire un marché en baisse généralisée. Mais l’expression française « bain de sang » se prête mieux à la situation des places boursières en 2018. Même Wall Street arbore cette couleur. L’indice S&P 500 se replie de 11 % depuis son pic de septembre. Le marché chinois décroche la pire performance avec un repli de plus de 20 %. Il n’est pas le seul à être entré en bear market (marché en recul de plus de 20 % par rapport à son pic). C’est le cas aussi de la Bourse de Francfort.
Les investisseurs ne s’attendent pourtant pas à une catastrophe économique en 2019 mais à un simple ralentissement. Ils invoquent aussi des niveaux de valorisations parfois extrêmement bas. Les marchés émergents sont les plus décotés à 1,5 fois l’actif. Le marché européen se paie 11,5 fois les bénéfices à un an (moyenne sur 25 ans de 14,5 fois). Seul Wall Street reste proche de sa moyenne historique à 15 fois. Une baisse des valorisations dans un contexte où les bénéfices ont pourtant nettement progressé (+23 % pour le S&P 500 et 8 % pour les actions européennes). « Il y a un fossé entre l’amélioration fondamentale et la perception qu’on peut en avoir par rapport à la valorisation du marché », note Michel Menigoz, gérant actions chez Sanso. Ce constat résume la situation actuelle des marchés actions à l’approche de 2019. Car il y a aussi un fossé entre un discours modérément optimiste sur la croissance et les positions des investisseurs. « Pour la première fois depuis 9 ans, nous sous-pondérons les actions à court terme », indique Vincent Juvyns, stratégiste chez JPMorgan AM. C’est le cas pour les actions européennes, qui manquent de catalyseurs avec un risque politique élevé et dont les perspectives de croissance le sont probablement trop aussi. C’est aussi celui de la Bourse de New York devenue plus volatile ces dernières semaines. « Il y a une très forte dispersion des valorisations entre régions, pays et secteurs, constate Nick Mustoe, responsable de la gestion chez Invesco Henley. Wall Street est bien valorisé, ce qui explique sa récente correction qui devrait se poursuivre. Les valeurs technologiques sont particulièrement en risque. »
Volatilité
Principale crainte de ces derniers mois, la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et ses conséquences sur la croissance mondiale. Ces incertitudes se traduisent par un nouveau régime de volatilité, alors que la liquidité des banques centrales diminue, obligeant les investisseurs à demander une prime supplémentaire. « L’un des premiers signes avant les retournements de marché est celui de la hausse de la volatilité, explique Geoffroy Goenen, responsable de la gestion actions chez Candriam. Nous assistons à une hausse progressive. Ce régime se met en place comme cela avait eu lieu fin 1999 et en 2007. » Le marché a accentué sa correction cet automne suite à la révision à la baisse par le Fonds monétaire international de ses prévisions de croissance pour 2019, à 3,7 %. Une rotation des secteurs cycliques vers les valeurs défensives s’est opérée ces dernières semaines.
Pour Malik Haddouk, directeur de la gestion diversifiée chez CPR AM, si les valorisations des actions atteignent parfois des niveaux « à la casse », comme en Europe, cela ne signifie pas pour autant qu’elles offrent des opportunités : « La situation peut durer tant que les investisseurs ne trouveront pas un catalyseur positif, et principalement un apaisement de la guerre commerciale. » Sans cela, ils continueront à s’interroger sur l’évolution de la croissance et son impact sur les bénéfices des entreprises. « Le moteur des marchés actions va être l’évolution des bénéfices en 2019 », relève Geoffroy Goenen. Des prévisions de résultats qui ont commencé à être révisées à la baisse : hausse de 8 % aux Etats-Unis et de 5 % dans la zone euro. « Elles sont bien trop élevées, affirme Catherine Garrigues, directrice de la stratégie actions Europe Conviction chez Allianz GI. Le processus de révision est devant nous. » Les stratégistes de Société Générale CIB se montrent pessimistes et s’attendent à voir les investisseurs intégrer dans la seconde partie de l’année le scénario d’une récession aux Etats-Unis. L’an prochain, l’effet de la réforme fiscale va diminuer tandis que les hausses des taux d’intérêt devraient peser sur l’activité. C’est déjà le cas pour l’immobilier. Outre la crainte de récession, Wall Street devrait aussi pâtir d’un moindre soutien des rachats d’actions, un total de plus de 1.000 milliards de dollars cette année. Dans ce contexte, les investisseurs préfèrent éviter les entreprises trop endettées et les segments les mieux valorisés en raison de la diminution du soutien des banques centrales, dont les petites capitalisations. « Même les valeurs défensives, qui ont bénéficié des QE, ne sont pas si défensives en raison de leurs valorisations élevées », ajoute Nick Mustoe. Les actions émergentes, qui ont été délaissées en 2018, pourraient être la bonne surprise de l’année, en profitant d’une stabilisation du dollar. Mais ce pari ne vaut que si les tensions s’apaisent sur le front du commerce.
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