«L’Europe doit s’affirmer face à ses partenaires économiques»
Propos recueillis le 30 novembre.
L’Agefi. - Quelles opportunités peuvent naître de l’accord que l’Union européenne vient de signer avec le Canada ?
Mathias Fekl. - Cette question est très importante. Le gouvernement considère que le CETA est un bon accord, qui reconnaît les intérêts français (marchés publics, services, enjeux agricoles, lignes rouges comme la protection de l’exception culturelle). Toutefois, les débats suscités dans toute l’Europe sont révélateurs d’une crise profonde: le CETA est la victime collatérale d’un système à bout de souffle. Les citoyens ont le sentiment que l’Union européenne enchaîne depuis des années les accords commerciaux pour satisfaire les intérêts d’un petit nombre plutôt que ceux de tous. De ce fait, et même lorsqu’un accord est positif pour nos intérêts économiques et nos valeurs comme le CETA, il peut subir une très grande défiance. Tourner la tête et regarder ailleurs n’est donc pas la bonne solution. Le CETA nous montre que la politique commerciale traverse une crise existentielle réelle. En filigrane, c’est toute l’Europe, son sens et son fonctionnement qui sont remis en cause car la politique commerciale est un symbole, elle qui est historiquement le cœur du réacteur de l’Union européenne.
Quels sont les enjeux liés à la poursuite de négociations d’accords commerciaux ?
- Le CETA est l’opportunité d’un sursaut. Nous avons besoin d’une politique commerciale ambitieuse et il faut d’abord que l’Europe s’affirme face à ses partenaires économiques. A défaut de cela, la politique commerciale européenne me semble condamnée. En effet, elle est vue comme une politique hors sol et donne le sentiment d’avancer sans prendre en compte les réticences et inquiétudes, légitimes ou non, qui s’expriment. Cela alimente une défiance croissante chez nombre de nos concitoyens. Notons d’ailleurs que l’Union européenne n’est pas la seule à connaître une crise de sa politique commerciale, les débats de la campagne électorale américaine témoignent d’une sensibilité beaucoup plus forte aux conséquences du libre-échange et de la mondialisation sur la croissance, l’emploi et les inégalités.
Quelle politique convient-il d’adopter face à ces tentations protectionnistes ?
- Face à cela, la réponse n’est pas dans le repli et l’isolement. L’Union européenne totalise plus du tiers du commerce mondial de biens quand la Chine et les Etats-Unis représentent à eux deux environ 25 % du commerce mondial. L’Union européenne est également le plus grand marché unique du monde. L’Europe a donc particulièrement besoin de s’affirmer dans le commerce mondial. Ce qui est vrai pour l’Europe l’est également pour la France. En 2015, 125.000 entreprises françaises ont exporté, c’est-à-dire 8.000 de plus depuis 2011, essentiellement des PME comme nous l’avons souhaité. L’emploi d’un quart de la population active française, soit plus de 7 millions de personnes, est donc directement lié au commerce.
Le TTIP était contesté en Europe, il pourrait être dénoncé par la future administration américaine. Quel peut être son devenir ?
- A la fin du mois d’août, j’ai indiqué publiquement que la France retirait son soutien politique à ces négociations et que celles-ci devaient s’arrêter. J’ai tenu le même discours à Bratislava lors du Conseil Commerce: les négociations ne peuvent plus aboutir à un résultat équilibré. La France défend ses intérêts. S’il faut recommencer à discuter, ce sera sur des bases entièrement nouvelles, qui intègrent notamment et de manière ambitieuse la question de la transparence, du développement durable et de la réciprocité.
Où en sont les négociations entre l’UE et le Japon ?
- Les négociations de l’accord commercial entre l’UE et le Japon ont été lancées en mars 2013. Elles ont peu progressé depuis 2014 compte tenu de la priorité donnée par le Japon au Partenariat transpacifique (TPP), conclu le 4 février 2016 et qui doit encore être ratifié. Toutefois, le président américain Donald Trump qui entrera en fonction en janvier prochain a affirmé que les Etats-Unis se retireraient de l’accord dès son investiture et le Premier ministre japonais Shinzo Abe a déclaré que «le TPP sans les Etats-Unis n’aurait pas de sens». Le Japon a donc tout intérêt à se tourner vers l’Union européenne. Pour ce qui concerne la France, nous considérons qu’il y a effectivement du potentiel avec une société et une économie comme le Japon pour se mettre d’accord sur des éléments essentiels de ce que doit être une politique commerciale rénovée.
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