L’attrait du gérant « augmenté »
Sylvain Forté, co-fondateur de SESAMm, et Thanh-Long Huynh, président de QuantCube Technology, ont, entre autres, en commun de passer une partie de leur temps dans des avions à parcourir les grandes places financières mondiales pour développer leurs sociétés respectives. Les deux fintech françaises suscitent un certain intérêt dans l’univers de la gestion d’actifs, à l’heure où cette industrie traverse une zone de turbulences (poids de la réglementation, pression sur les revenus, intensité de la concurrence, exigence des clients...). Une situation qui incite les acteurs à repenser le métier de gérant d’actifs à travers le prisme de nouvelles technologies comme l’intelligence artificielle (IA), domaine dont SESAMm et QuantCube ont fait leur spécialité. « Dès la création de SESAMm en 2014, le but, avec mes deux co-fondateurs, Florian Aubry (nous étions ensemble à l’Insa de Strasbourg) et Pierre Rinaldi (qui a un parcours bancaire), était de construire des outils d’analyse pour le monde de la finance, raconte Sylvain Forté. Aujourd’hui, nous avons parmi nos clients Groupama AM, Candriam, La Financière GIS, la Société Générale... Nous avons aussi des clients ‘hedge funds’ à New York, et plusieurs ‘asset managers’ au Japon. »
L’activité de la start-up se concentre sur le big data pour les institutions financières, comme l’explique son co-fondateur : « Nous nous inscrivons dans cette tendance venue des Etats-Unis sur les ‘alternative data’. Il s’agit de nouvelles sources de données appliquées à la finance telles que les réseaux sociaux, des images satellites, des rapports logistiques de sociétés etc. La donnée alternative est complexe et il faut des outils de ‘machine learning’ pour les exploiter correctement. Dans la finance, certains acteurs sont équipés en interne de ces outils et les utilisent en s’appuyant sur nos services, mais beaucoup n’en n’ont pas. »
Plus de 1.500 candidats
SESAMm commercialise ainsi deux produits, l’un dédié à l’analyse de texte et un autre dédié à l’exploitation des signaux d’investissement. La fintech emploie 40 salariés entre Paris et Metz (son siège social), ainsi que cinq personnes en Tunisie. Depuis le mois de mai, elle a aussi une équipe commerciale basée à New York. « Nous avons doublé de taille en un an et nous allons continuer à grossir, confie Sylvain Forté. En 2020, une dizaine de recrutements sont prévus en France mais surtout aux Etats-Unis, en Tunisie et au Japon. »
Les candidats ne manquent pas. D’après son co-fondateur, SESAMm a été destinataire de plus 1.500 candidatures cette année. Chez QuantCube, les embauches sont aussi à l’ordre du jour. « D’ici six à douze mois, nous aurons entre 50 et 60 salariés, contre une trentaine actuellement, déclare Thanh-Long Huynh. Nous recrutons beaucoup de ‘data scientists’. Nous sommes très attractifs pour ces profils car nous portons un projet unique et innovant. Sur le plan des rémunérations, nous sommes alignés sur les salaires proposés en banque d’investissement assortis d’un ‘package’ de stock-options. Il s’agit tout d’abord d’une équipe qui partage la même ambition et la même vision, il est donc primordial qu’il y ait un partage de la valeur créée. »
Créée en 2013, la fintech s’est spécialisée dans la prévision macroéconomique et financière. Ses clients ? « Pour l’essentiel des sociétés de gestion d’actifs et des ‘hedge funds’ pour des applications du type ‘tactical asset allocation’, investissement direct dans de multiples classes d’actifs et gestion des risques, répond son dirigeant. Nous leur fournissons des estimations des variables macroéconomiques les plus importantes, actualisées en temps réel, très en avance par rapport aux dates de publication et avec une corrélation très élevée, c’est ce que l’on appelle le ‘nowcast’. » La start-up connue pour avoir prédit le Brexit et la victoire de Donald Trump est, elle aussi, tournée vers l’international. Sa filiale américaine est en pleine structuration et l’ouverture de bureaux en Asie est envisagée.
« Expert métier »
SESAMm et QuantCube adhèrent au concept de gérant « quantamental », qui allie les outils quantitatifs et l’analyse fondamentale. « Notre modèle, c’est le gérant augmenté. Il ne s’agit pas d’automatisation, mais de bâtir des stratégies d’investissement grâce au traitement automatique de très grandes quantités de données. Notre base de données contient 8 milliards d’articles et de messages sur une période de dix ans, issus de deux millions de sources différentes », indique Sylvain Forté. « Derrière notre technologie, il y a d’abord de l’analyse fondamentale et de l’humain, affirme pour sa part Thanh-Long Huynh. Ensuite, la puissance technologique traite des quantités de données beaucoup plus importantes en temps réel qu’un être humain, aussi bien pour analyser ce qu’on appelle les signaux faibles (comme les tweets) que les données très complexes telles que l’imagerie satellitaire. » Joseph Peteul et Santiago Guzman, anciens banquiers d’investissement (le premier est français et le second mexicain) viennent, eux, de se lancer. Fondée en 2018 et basée à Boston, leur fintech Capital Eight compte quatre personnes, fondateurs inclus. « Notre solution est hybride, avec du ‘machine learning’ et des algorithmes classiques, pour reproduire le processus d’investissement d’un ‘asset manager’, de la prédiction jusqu’à la prescription d’investissement, explique le duo d’entrepreneurs. Elle maximise les forces de l’humain et de la machine en minimisant leurs faiblesses respectives : qualité et rapidité d’exécution de la machine, connaissance et intuition humaine pour la conception. Ainsi, nous évitons les biais cognitifs et sommes plus constants dans la durée. » De retour d’un roadshow en Europe pour présenter leur technologie à des investisseurs institutionnels, les deux dirigeants sont confiants. « Nous lancerons notre fonds en Europe début 2020. L’appétit est très fort », glissent-ils. Pour eux, le gérant a toujours sa place à côté de la technologie : « L’‘asset manager’ est l’expert métier qui s’appuie sur les capacités de la machine mais conduit la stratégie d’investissement. Et il veille à ce que le fonctionnement de la machine soit rationnel et conforme à sa théorie financière. »
Chez les acteurs traditionnels, le profil « quantamental » est désormais adopté. « Je me définis comme un gérant quantamental, dit Mathieu L’Hoir, gérant multi asset chez Axa Investment Managers (IM). Je suis docteur en économie donc j’ai besoin d’un cadre quantitatif strict pour faire parler les données de façon précise. Pour moi, l’‘input’, c’est l’analyse fondamentale. Je crois en la complémentarité des profils. Dans une approche quantamentale, il faut des ‘quants’ et des professionnels des marchés qui connaissent le fondamental, les indicateurs de base. » Ce modèle bouscule des cultures devenues obsolètes. « Le ‘gérant-star’, ce n’est plus d’actualité, relève Pierre Nicolle, senior consultant talent acquisition chez Axa IM. Aujourd’hui, les gestions sont plus collégiales, avec un vrai sens du travail collectif et une organisation en ‘mode projet’. » De fait, certaines images sont désuètes. « Le vieux stéréotype d’une équipe de ‘quants’ codant des modèles dans une pièce sombre, loin de la salle des marchés et sans lien avec eux, est révolu », conclut Nicolas Singer, analyste quantitatif fixed income chez Fidelity à Londres.
Plus d'articles du même thème
-
En finance, la maîtrise de l'IA fait grimper les salaires
Selon le guide des salaires 2027 du cabinet de recrutement Robert Half, 31 % des responsables du recrutement en finance et comptabilité proposent des salaires plus élevés aux candidats ayant des compétences en IA. -
Les Etats-Unis ont moins créé d’emplois que prévu en septembre
L’économie américaine a créé 29.000 postes, contre 84.000 attendus. Le taux de chômage a légèrement remonté. Et les marchés ont effacé presque une hausse de taux dans leurs prévisions jusqu’à l’été 2027. -
L'inflation américaine se stabilise et le PIB est revu en hausse
Le mois dernier, les prix ont augmenté de 3,4% aux Etats-Unis, comme en juillet, sachant que les chiffres d'inflation ont été perturbés par un changement de méthodologie. La croissance a par ailleurs été revue en hausse pour le deuxième trimestre et les créations d'emplois sont meilleures que prévu.
ETF à la Une
Le marché européen des ETF engrange 127 milliards d’euros au troisième trimestre 2026
Contenu de nos partenaires
-
La météo des tauxElection présidentielle : une campagne sous spread
Les indicateurs réservés aux experts des marchés financiers, tels l'OAT et le spread, sont devenus des outils politiques pour décourager des mouvements sociaux, discréditer des adversaires ou asseoir sa légitimité. Ce qui n'est pas sans risque pour celles et ceux qui les utilisent -
VivierArrêts maladie : les partenaires sociaux priés de trouver un milliard d’euros d’économies
Pour enrayer la hausse du coût des arrêts maladie, le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou demande aux organisations syndicales et patronales de faire des propositions d'ici décembre. -
Trop pleinL'interdiction du téléphone, la goutte d'eau qui a fait déborder les lycées ?
Le banissement du portable à la rentrée scolaire semble avoir joué un rôle dans la colère des élèves, qui dénoncent l'absurdité de la mesure