Ces banquiers d’utilité publique
Dans une société où la précarisation ne cesse de gagner du terrain, les exclus du crédit bancaire sont de plus en plus nombreux. C’est auprès d’eux qu’interviennent les spécialistes du microcrédit. « Lorsque nous avons démarré cette activité en 2008, nous intervenions essentiellement auprès de personnes au chômage ou aux minima sociaux, se souvient Anne Gloux, directrice de l’accompagnement budgétaire et de l’innovation sociale au Crédit Municipal de Paris (CMP). Aujourd’hui, 50 % de nos microcrédits sont accordés à des personnes qui ont un emploi précaire, avec des ressources insuffisantes ou un taux d’endettement qui leur ferment les portes des financements bancaires traditionnels. » Pour s’adapter à cette nouvelle donne, les spécialistes du microcrédit ont dû investir de nouveaux territoires. « Lorsque nous avons lancé ‘Parcours Confiance’ en 2007, les gens venaient nous voir essentiellement pour financer un projet de mobilité, comme passer le permis pour trouver un emploi, souligne Cédric Turini, responsable RSE (responsabilité sociétale des entreprises) à la Fédération nationale des Caisses d’Epargne. Aujourd’hui, nous intervenons aussi sur l’équipement du logement, sa rénovation, des dépenses de formation, ou encore des frais de santé non couverts comme les lunettes ou les appareils auditifs… » L’an passé, les 70 conseillers du réseau Parcours Confiance ont ainsi financé 5.000 microcrédits pour un montant moyen de 2.200 euros.
Ecoute et empathie
Afin de répondre à tous ces besoins nouveaux, les conseillers en microcrédit disposent aujourd’hui d’une offre de produits et de services beaucoup plus large. « Pour les personnes ayant besoin d’un véhicule, et qui achètent en général des voitures d’occasion qui polluent et tombent souvent en panne, nous avons conçu avec Renault une offre innovante de microcrédit pour financer la location d’ un véhicule neuf avec option d’achat (LOA) », confie Cédric Turini. De son côté, l’Adie (Association pour le droit à l’initiative économique), qui a financé l’an dernier 15.000 projets de créateurs d’entreprise et 4.000 dossiers de retour à l’emploi salarié, a lancé il y a quelques années une offre de micro-assurance pour proposer un produit adapté aux besoins de ses porteurs de projet. Autre évolution marquante, ces banquiers pas comme les autres ne peuvent plus aujourd’hui se contenter de délivrer uniquement du microcrédit. « Comme ils sont confrontés à des publics en difficulté, ils doivent aussi très bien connaître les dispositifs d’action sociale et le secteur de la solidarité afin d’orienter leurs interlocuteurs vers les bons organismes », souligne Cédric Turini. Ils doivent également développer les relations avec les partenaires qui leur adressent les personnes susceptibles d’être accompagnées. « Et lorsque l’on se trouve face à des personnes qui ont des problèmes d’emploi, de gestion budgétaire ou qui sont confrontées à des incidents bancaires, il faut savoir faire preuve d’écoute et d’empathie, complète le responsable RSE. En même temps, il faut aussi rester très professionnel car nous sommes dans le cadre d’une relation bancaire. Il ne s’agit pas de prendre la place du travailleur social. »
Cette transformation du métier a eu des incidences sur les profils recrutés. « Dans notre équipe de dix salariés spécialisés dans le microcrédit, nous avons d’anciens chargés de clientèle particulier ou directeurs d’agence qui ont souhaité s’affranchir de la dimension commerciale prise par les banques pour retrouver une forme d’utilité sociale, explique Anne Gloux. Ce qui a changé depuis deux ou trois ans, c’est que nous avons de plus en plus de candidats jeunes diplômés des grandes écoles de commerce comme HEC ou l’Essec qui postulent chez nous car ils ne se sentent pas en phase avec les valeurs des entreprises classiques. » On retrouve le même type de profils à l’Adie, comme le confirme Catherine During, DRH de cet établissement qui emploie 500 salariés et 1.300 bénévoles, et recrute chaque année une quarantaine de nouveaux conseillers : « Nous avons aussi de plus en plus de candidats qui viennent des institutions de microfinance internationales, de l’économie sociale et solidaire ou de l’insertion. Et du fait de notre positionnement auprès des créateurs d’entreprise, nous avons aussi d’anciens chefs d’entreprise qui désirent transmettre leur expérience. » C’est le cas de Michel Dimastromatteo, qui a rejoint en juillet dernier l’antenne de l’Adie à Bourgoin-Jallieu. Après cinq années passées comme responsable de production dans un laboratoire pharmaceutique, cet ingénieur de 48 ans s’est reconverti avec succès en « serial entrepreneur » jusqu’en 2006, année où il se voit diagnostiquer une sclérose en plaques. « J’ai donc vendu ma société, mon statut de chef d’entreprise n’étant plus compatible avec mon état de santé, raconte ce diplômé des Arts et Métiers de Bordeaux. Mais comme il était hors de question de cesser toute activité professionnelle, j’ai décidé de concilier les deux choses qui me correspondaient désormais le mieux : la création d’entreprise et le handicap ». Il rejoint donc l’association Renfort Cadres à Chambéry comme consultant en création d’entreprise. « Mon travail consistait à accompagner des porteurs de projets en situation de handicap, confie Michel Dimastromatteo. J’étais donc en contact régulier avec les conseillers de l’Adie que je sollicitais pour la partie financement. Je connaissais donc la quasi-totalité de l’équipe lorsque j’ai rejoint l’antenne de Bourgoin-Jallieu. » Quatre mois après sa prise de poste, il a déjà financé une quarantaine de porteurs de projets : des fleuristes, des garagistes, des vendeurs ambulants, des artistes… L’ancien chef d’entreprise apprécie cette ouverture vers des publics très différents : « Les créateurs d’entreprise ou les personnes qui souhaitent retrouver un emploi ont toujours beaucoup de choses à nous apprendre. Je me dis aussi que mon travail est utile car toutes ces microentreprises, que je continue d’ailleurs d’accompagner après l’obtention du microcrédit, contribuent à redynamiser le tissu économique local, notamment dans les centres-villes désertés par les commerces ». Sandra Bythell, du CMP, apprécie de son côté l’approche liée au microcrédit, qui n’a, pour elle, rien à voir avec celle des conseillers en agence bancaire. « Nous passons bien évidemment en revue les ressources et les charges en épluchant les relevés de compte car il s’agit de proposer un produit financier que le bénéficiaire devra être en capacité de rembourser, souligne-t-elle. Mais les critères qui vont motiver notre décision sont très différents. Alors que les banques vont le plus souvent refuser de prêter de l’argent aux chômeurs, aux personnes en CDD ou aux salariés avec de faibles ressources, au CMP, le statut de la personne n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est la cohérence et l’utilité de son projet. Il n’y a pas non plus un minimum de reste à vivre imposé pour accorder un prêt. »
Des perspectives d’évolution
Le fait de devoir dire non à un porteur de projet ou de voir un dossier refusé par le comité de crédit fait partie du métier pour les spécialistes du microcrédit. « Voir une personne déçue ou se mettre en colère parce que son dossier a été refusé n’est jamais un moment agréable, reconnaît Michel Dimastromatteo. J’essaie alors d’atténuer sa frustration en lui expliquant les raisons de ce refus, et en l’incitant à retravailler les points qui ont motivé la décision du comité de crédit pour qu’elle ou il puisse le représenter devant le comité. » De plus en plus polyvalents et compétents, les conseillers en microcrédit n’ont aucune difficulté à rebondir ensuite, que ce soit dans le secteur privé ou associatif, ce dernier restant moins rémunérateur que le premier. « Après une expérience d’au moins quatre ans, nos conseillers Adie peuvent évoluer en interne vers des fonctions managériales au siège ou dans le réseau, indique Catherine During. Ainsi, 52 de nos 53 délégués territoriaux sont d’anciens conseillers Adie et la tendance est la même pour nos directeurs régionaux qui sont issus de la promotion interne. Certains conseillers partent chez nos partenaires de l’économie sociale et solidaire ou de la microfinance. D’autres se lancent dans la création d’entreprise, le fait d’accompagner des porteurs de projets leur donnant des idées. »
Pour aller plus loin, le rapport 2016 de l’Observatoire de l’inclusion bancaire dans la version digitale de L’Agefi Hebdo
{"title":"Nos candidats ne se sentent pas en phase avec les valeurs des entreprises classiques»,"name":"ANNE GLOUX, Cr\u00e9dit Municipal de Paris»,"body":"","image":0,"legend":"","credit":""}
Plus d'articles du même thème
-
La Société Générale supprime des postes dans sa banque de détail et ses services titres
La banque a annoncé aux syndicats plusieurs ajustements dans différentes filiales. Des suppressions de sites et de quelques dizaines de postes sont au programme dans la banque de détail. La filiale SGSS est également concernée par une diminution nette de 80 postes et des transferts d’activité en Inde. -
La confiance des ménages français est en chute libre
Il faut remonter à 2013 pour trouver un indicateur aussi bas : les ménages sont de plus en plus pessimistes tant sur l’évolution de leur situation financière personnelle, que sur leur capacité d’épargne ou sur la hausse du chômage. Ils s’attendent également à un regain d’inflation. -
Microsoft propose à 60.000 salariés de quitter l'entreprise
Le géant américain de la technologie veut continuer à réduire ses effectifs. Il propose un plan de départ volontaire à plus d'un quart de ses salariés. Seuls les Etats-Unis, le Canada, l'Inde et le Royaume-Uni sont concernés.
ETF à la Une
Près d’un quart de la collecte d'octobre sur les ETF en Europe s’est dirigé vers les actifs américains
- Jean-Pierre Thomas (TVI) : «Il n’y a pas de dossier Thomas Vendôme Investment mais un dossier Malakoff Humanis»
- Les gérants confirment leur confiance dans les marchés actions américains
- Crédit Mutuel Arkéa avoue être victime d'une cyberattaque historique
- 2CRSI n’arrive pas à se remettre d’une attaque d’activiste
- Parvus accentue sa pression sur la gouvernance d’Accor
Contenu de nos partenaires
-
Une moisson d’or
Face à l’or de la joaillerie, le travail de l’artiste Nathalie Seiller Dejean autour de la paille qu’elle tresse et taille avec une précision d’orfèvre fait écho. Elle révèle une noblesse inattendue quand l’or et la paille, que tout oppose, se rejoignent dans un même geste d’excellence. -
La folie des grandeurs« La défaite est inconcevable pour les insoumis » : les problèmes de riches de Jean-Luc Mélenchon
Le candidat insoumis, qui bénéficie de la faiblesse de ses concurrents, tutoie la barre des 20 % dans les sondages, mais n’a pas le début d’une stratégie pour l'emporter sur Marine Le Pen au second tour -
Mathilde Thomas (Caudalie) : « L’indépendance est le seul luxe que je ne peux pas négocier »
Dans l’industrie de la beauté, Caudalie occupe une place à part. Et pas seulement parce que la marque a été cofondée par Mathilde Thomas, une femme à l’énergie débordante…