Big bang numérique dans l’audit
L’auditeur d’aujourd’hui est connecté et même augmenté ! » Jeanne Boillet, chargée de l’innovation chez EY, n’hésite pas à puiser ses références dans le transhumanisme pour décrire la révolution en cours dans l’audit et le conseil. Le vent de changement qui souffle sur ces métiers transforme les modes de travail de professionnels particulièrement concernés par le big data et l’automatisation. « Ils bénéficient de plusieurs outils : une plate-forme digitale pour stocker les travaux, des outils analytiques qui permettent une analyse systématique des données, des outils d’automatisation et, de plus en plus, l’intelligence artificielle (IA) », résume Jeanne Boillet. Si la masse d’informations à traiter est de plus en plus importante et les opérations complexes, la restitution est simplifiée. « Auparavant, nous présentions nos résultats aux clients de manière statique. Les outils actuels nous permettent des simulations en direct et un échange immédiat avec eux. Par exemple, il est possible de pointer directement les opérations qui présentent une exception dans un cycle de vente, alors qu’avant, on travaillait sur des échantillons. Nos clients réagissent davantage avec ce mode de présentation », observe la responsable.
De l’échantillonnage au « big data »
Les outils de travail gagnent en puissance. Des logiciels facilitent l’extraction et l’analyse de gros volumes d’informations. Les cabinets abandonnent donc l’analyse par échantillons, pour une analyse complète des données. « Les nouvelles technologies, à la fois celles des clients et les nôtres, nous permettent désormais d’analyser l’ensemble des transactions, sans pour autant toutes les tester. Cela nous permet de mieux repérer les anomalies, les risques et de mieux adapter nos actions », illustre Karine Dupré, associée KPMG, responsable audit solutions. Le big data est incontournable pour les grands cabinets d’audit. Côté client en effet, le nombre de données disponibles et utiles pour les auditeurs augmente de façon exponentielle, avec la numérisation, les objets connectés, etc. Les consultants doivent donc pouvoir les recueillir et les traiter. Un pan des activités d’audit est ainsi de plus en plus automatisé, comme la collecte des informations ou le rapprochement des comptabilités des systèmes de gestion. L’IA permet, et permettra davantage, de repérer des données ciblées dans des contrats, ou d’établir des corrélations. « Dans cinq ans, une bonne partie des tâches et process de nos audits seront réalisés par des robots ou avec l’intelligence artificielle », anticipe Patrice Morot, associé responsable de l’activité audit au sein de PwC France et Afrique francophone. Son cabinet a gagné l’« Audit Innovation of the Year » décerné par le magazine anglais International Accounting Bulletin, pour sa solution d’IA. Baptisé GL.ai, ce programme, encore à l’état de pilote, utilise l’IA et le machine learning pour détecter, sur des milliards de données et en quelques secondes, les anomalies dans la comptabilité d’une entreprise. Il a été développé par le groupe d’audit et une start-up de la Silicon Valley.
Les cabinets investissent beaucoup pour évoluer au rythme de la transformation numérique. Mazars a annoncé en octobre l’acquisition de Zettafox, une start-up française dédiée à la data science. Ces entreprises doivent aussi imprégner leurs salariés d’une culture axée sur l’innovation. Mazars a déjà organisé deux hackathons – sorte de marathons où les professionnels de différents horizons se réunissent pour trouver des solutions à des problématiques spécifiques – sur l’audit de demain. « Nos actuaires travaillent par exemple avec des écoles d’ingénieurs pour fiabiliser les données entrantes de nos clients », illustre Mathilde Le Coz. La responsable de l’innovation en matière de ressources humaines de Mazars n’hésite pas à donner l’exemple, puisqu’elle-même a délégué la gestion de son agenda à… une assistante virtuelle, Julie Desk, mise au point par une start-up. « J’ai un rôle d’acculturation. Tous les mois, j’organise des conférences pour faire connaître la Blockchain, l’IA, les fintech aux collaborateurs. Nous organisons aussi
des visites de ‘fablab’, d’incubateurs, de start-up », détaille-t-elle. Mazars propose par ailleurs des formations au code informatique. « Il y a deux démarches à mener en parallèle. D’une part, impliquer les collaborateurs dans cette transformation et d’autre part, recruter des profils plus diversifiés, plus créatifs qui arrivent à penser hors du cadre », ajoute la responsable.
Comme partout ailleurs dans la finance, les ingénieurs et les informaticiens ont la cote. « Nous embauchons de plus en plus de spécialistes de la ‘data’ et de la cybersécurité, et la proportion du recrutement d’ingénieurs va grandissant », confirme Patrice Morot. Les profils purement « tech » vont se multiplier dans l’audit, et il faudra leur créer des parcours de carrière. Et adopter de nouvelles façons de collaborer. « Nous travaillons déjà beaucoup plus fréquemment avec nos équipes de spécialistes informatiques qu’il y a seulement deux ans. L’évolution liée à l’intégration technologique nous amène à plus de collaboration », témoigne Karine Dupré. « Le défi est de faire utiliser toutes ces nouvelles solutions informatiques aux auditeurs financiers. Les profils changent, les jeunes recrues montrent plus d’appétence pour les nouvelles technologies, mais tous les auditeurs ne seront pas informaticiens pour autant », renchérit Jérémie Lerondeau, associé KPMG, responsable des offres data & analytics audit.
Le levier de la formation
Les responsables RH font également évoluer les programmes de formation. PwC crée une « data académie » pour doter ses auditeurs de compétences supplémentaires. La Compagnie nationale de commissaires aux comptes (CNCC) introduit un module de cybersécurité dans sa formation continue obligatoire, en s’appuyant sur les contenus de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi). « Les clients et le public attendent de nous une vigilance renforcée sur la cybersécurité », déclare Jean Bouquot, président de la CNCC. Il s’interroge sur la formation des auditeurs et auditrices qui démarrent dans le métier : « Les tâches d’extraction de l’information à partir de factures, pièces comptables, justificatifs... confiées aux débutants seront progressivement réalisées par des outils. Ces mêmes outils accélèrent aussi l’analyse des données. Mais on ne sait pas encore par quoi seront remplacées ces tâches de base qui faisaient partie de la formation des débutants. » « Le parcours des jeunes collaborateurs va évoluer car il faut plus que jamais comprendre l’élaboration de l’information financière, y compris les applications IT, pour comprendre les risques, les détecter et concevoir les procédures pertinentes », prévoit de son côté Karine Dupré.
Pour les auditeurs confirmés, la robotisation d’un nombre croissant de tâches devrait en théorie permettre de libérer du temps. « Si l’automatisation se déroulait dans un environnement où rien d’autre ne change, cela nous offrirait sans doute un gain de temps. Mais nos environnements sont de plus en plus complexes, globaux, et bougent tout le temps », nuance Grégory Gruz, directeur de projet innovation chez EY. Pour le moment, le temps économisé permet aux professionnels de se consacrer plus pleinement au conseil, à la réflexion, ou de se pencher sur de nouvelles problématiques. « Comme nous ne sommes qu’aux prémices de cette nouvelle organisation, nous ne voyons pas encore les effets sur les gains de temps. Mais j’espère que les collaborateurs pourront s’en libérer à moyen terme et l’utiliser au bénéfice de leur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ! », souligne Mathilde Le Coz. Le temps est redistribué, les relations entre l’humain et la machine sont plus étroites et doivent être repensées. « De manière générale, je crois qu’il ne faut pas être effrayé par l’ampleur de la vague. Nous traversons une période de changement, le numérique nous donne des outils d’analyse puissants qui nous permettent d’atteindre un niveau supérieur de confiance et de transparence dans les données. Cela renforce aussi les attentes de la société sur notre rôle », conclut Jean Bouquot.
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