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Banques françaises : ce que le coefficient d’exploitation ne mesure pas
- Stéphane Marchal et Jérémy Gandiol expliquent que le coefficient d’exploitation des banques françaises ne mesure pas fidèlement leur efficacité opérationnelle.
- Une part significative du différentiel observé avec l’Europe traduit des choix de modèle, de réglementation ou d’organisation que le ratio agrège sans les distinguer.
- Le maintien d’un réseau d’agences plus dense qu’ailleurs et des effectifs réduits de seulement 6 % depuis 2008 pèsent également sur les coûts des banques.
A première vue, le verdict semble sans appel. Avec un coefficient d’exploitation (Coex) de 67 % en 2025 au niveau consolidé, les banques françaises se situent au-dessus de la moyenne européenne, proche de 54 % (1). Sur le seul périmètre de la banque de détail domestique, l’écart reste significatif : le Coex des principaux groupes français s’établit autour de 64 %, contre 52 % en moyenne en Europe, tandis que les acteurs les plus performants évoluent autour de 40 %.
Pourtant, cette lecture mérite d’être nuancée. Derrière un même indicateur coexistent des modèles de revenus, des contraintes réglementaires et des architectures opérationnelles profondément différents. Un écart de coefficient d’exploitation ne traduit donc pas mécaniquement un écart d’efficacité. Avant d’en faire un indicateur de performance comparée, encore faut-il comprendre ce que ce ratio mesure réellement.
S’il s’est imposé comme l’un des principaux indicateurs de performance bancaire, c’est autant par sa simplicité que par ses limites. En agrégeant dans un même ratio des réalités très diverses, il tend parfois à transformer des écarts de modèle en écarts de performance.
L’analyse des résultats 2025 publiés par les principaux groupes bancaires français et par un panel de banques européennes représentatives des grands marchés de l’Union conduit à nuancer cette lecture. L’écart observé entre la France et les acteurs européens les plus performants s’explique principalement par trois facteurs : une dynamique de revenus moins favorable, des structures de coûts plus lourdes et certaines spécificités du modèle producteur-distributeur français.
Des modèles de marché et de revenus très différents
Le marché bancaire français paraît concentré vu de loin, mais il reste disputé dans les faits. Derrière les cinq grands groupes coexistent plusieurs réseaux, en particulier au sein des groupes mutualistes, qui entretiennent une pression durable sur les prix et limitent la capacité à monétiser le service bancaire courant.
A cette concurrence s’ajoute un cadre réglementaire plus protecteur du consommateur que dans de nombreux autres pays européens. Droit au compte, plafonnement des frais d’incidents et des commissions d’intervention, taux d’usure, contraintes du Haut Conseil de stabilité financière (HCSF) sur le crédit immobilier, poids de l’épargne réglementée : ces dispositifs répondent à des objectifs d’intérêt général mais pèsent mécaniquement sur la rentabilité du modèle.
Un écart de coefficient d’exploitation ne traduit pas mécaniquement un écart d’efficacité
L’exemple du crédit immobilier illustre bien cette singularité française. Alors que plusieurs banques européennes ont rapidement bénéficié de la remontée des taux pour reconstituer leurs marges, le poids du crédit à taux fixe et l’encadrement du marché ont limité cet effet en France. Entre 2020 et 2025, la marge nette d’intérêt n’aurait progressé que de 3 % en France, contre 39 % en moyenne en Europe (3). Les commissions ont progressé de 19 %, contre 33 % (4).
La dynamique de revenus, structurellement moins favorable qu’ailleurs en Europe, explique ainsi près de 6 points de l’écart observé.
Des structures de coûts encore lourdes malgré les efforts
Depuis 2010, les Pays-Bas ont réduit leur réseau bancaire d’environ 80 %, l’Espagne de 66 %, quand la France n’en a fermé qu’un quart. A lui seul, ce différentiel éclaire une partie importante de l’écart de compétitivité observé aujourd’hui entre les modèles bancaires européens (5).
Cette relative lenteur tient en partie à la nature du modèle français. Le maillage territorial demeure dense, porté par une histoire bancaire particulière, une forte proximité client et le poids du mutualisme. Les fermetures d’agences, les regroupements de sites et les réallocations d’effectifs y sont généralement plus complexes à mettre en œuvre.
Le coût du travail, supérieur de 33 % à la moyenne européenne selon l’Insee(6), contribue également à cette situation. Mais le sujet dépasse largement la seule question sociale.
La consolidation des grands groupes français ne s’est pas toujours traduite par une intégration opérationnelle complète. Les systèmes d’information demeurent parfois distincts, les back-offices encore redondants, les organisations centrales plus complexes qu’elles ne devraient l’être. Les synergies commerciales ont souvent été captées plus rapidement que les synergies industrielles. Le constat est similaire sur les effectifs qui n’ont diminué que d’environ 6 % en France depuis 2008, contre 33 % en moyenne européenne (8). Un réseau moins dense ne suffit pas lorsque les processus restent fragmentés, que les tâches de support demeurent peu automatisées, ou que la complexité organisationnelle absorbe une partie des gains de productivité.
La digitalisation ne suffit pas à invalider ce constat. Les banques françaises affichent un bon niveau d’adoption des services bancaires en ligne, mais elles ont souvent choisi de superposer les modèles plutôt que d’en substituer un à un autre : maintien d’un réseau dense, enrichissement des parcours digitaux et développement de banques en ligne parfois opérées sur des infrastructures distinctes. Dans bien des cas, les coûts s’additionnent davantage qu’ils ne se remplacent.
Ces spécificités ne sauraient toutefois masquer les retards de transformation qui subsistent. Une part importante de l’écart observé demeure directement liée à des choix organisationnels et industriels sur lesquels les banques conservent une pleine capacité d’action. C’est ce qui explique l’essentiel des 11 points d’écart de Coex liés à la base de coûts.
Une comparaison qui sous-estime parfois la performance du modèle français
Le troisième facteur est sans doute le plus méconnu. Il tient moins à la performance des banques françaises qu’à la manière dont cette performance est comptabilisée.
Contrairement à plusieurs acteurs européens davantage intégrés, les groupes français répartissent une part importante de leur création de valeur entre le distributeur et des filiales spécialisées : assurance, crédit à la consommation, leasing, paiements ou encore factoring.
Or ces métiers affichent souvent des niveaux d’efficacité supérieurs à ceux du distributeur bancaire. Comparer le seul retail français à des acteurs européens plus intégrés revient donc, en partie, à sous-estimer sa performance économique globale.
La consolidation de l’ensemble producteur-distributeur permettrait ainsi d’améliorer d’environ 8 points le Coex apparent de la banque de détail française.
Changer de lecture sans renoncer à transformer
Les banques françaises ont bien un sujet de coefficient d’exploitation. Les écarts de coûts sont réels et les marges de transformation demeurent importantes.
Mais l’analyse montre aussi que le Coex ne peut être lu comme une mesure pure de l’efficacité opérationnelle. Une part significative du différentiel observé avec l’Europe traduit des choix de modèle, de réglementation ou d’organisation que le ratio agrège sans les distinguer.
La comparaison européenne ne doit donc pas être interprétée comme un classement entre établissements opérant dans des conditions identiques. Elle met en regard des architectures bancaires différentes, dont certaines bénéficient d’un environnement plus favorable ou d’une transformation engagée depuis plus longtemps.
Le sujet n’est pas de contester le diagnostic mais d’en préciser les causes. Car c’est seulement en distinguant ce qui relève du modèle et ce qui relève de la performance que les banques françaises pourront identifier les leviers de transformation les plus efficaces. Le coefficient d’exploitation reste un thermomètre utile. Encore faut-il savoir précisément ce qu’il mesure.
(1) ECB Data Portal, Cost-to-income ratio, Significant institutions, 2025
(2) Analyse menée à partir des résultats publiés par les principales banques françaises (Banque Populaire, BNP Paribas, Caisse d’Epargne, Crédit Agricole, Crédit Mutuel Alliance Fédérale, LCL, Société Générale) et européennes (BBVA, Santander, ING, Intesa Sanpaolo, Swedbank, UniCredit) sur l’année 2025
(3) ECB Data Portal, Net interest margin, Significant institutions, 2020 – 2025
(4) ECB Data Portal, Net fee and commission income, Significant institutions, 2020 – 2025
(5) World Bank Group, Commercial bank branches (per 100.000 adults)
(6) Insee, Salaires et coût du travail en Europe, 2025
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