Philippe Tibi: « Notre initiative produira ses effets d’ici 6 à 12 mois »
Philippe Tibi préside le projet Financement Scale-Up au ministère de l’Economie. Il analyse pour L’Agefi le déploiement de ce programme dédié à la tech, dont les objectifs ont été relevés cet été.
Après plus de 18 mois, quel bilan faites-vous de l’initiative qui porte votre nom et vise à accélérer le financement de la French Tech ?
Il est encore un peu tôt pour faire un bilan mais jusqu’ici, tout se déroule très bien. Sur la base des 6 milliards d’euros promis par nos partenaires investisseurs en 2020, plus de 3,5 milliards ont déjà été engagés, portant la collecte totale des fonds labellisés à 18 milliards, soit un niveau proche de l’objectif 2022 de 20 milliards annoncé l’an dernier. Le ministre de l’Economie Bruno Le Maire a donc relevé, en juin, l’objectif de collecte totale à 30 milliards d’euros d’ici à fin 2022, notamment en mobilisant les investisseurs institutionnels étrangers. Nous avons mandaté à cet effet pro bono 11 banques d’investissement. Il s’agit de construire un écosystème français de financement des scale-up (start-up en hypercroissance, NDLR) plus visible en Europe continentale et en Europe tout court. Le Royaume-Uni est toujours devant nous dans ce domaine mais le Brexit pourrait changer la donne. Pour les entreprises européennes, une présence outre-Manche crée des frictions car le pays ne fait plus partie du marché unique, ce qui a un impact significatif.
Les méga-levées de fonds récentes de start-up françaises (Sorare, Mirakle, Contensquare, Voodoo…) marquent-elles les premiers effets de cette politique ?
Les méga-levées des derniers mois ont été, pour l’essentiel, réalisées indépendamment de notre initiative. Celle-ci devrait commencer à produire ses effets d’ici 6 à 12 mois, quand les fonds en cours de levées commenceront à déployer des capitaux. Grâce à cela, nous espérons que les fonds français auront une présence plus marquée dans les tours de table. Les fonds américains sont et seront toujours très présents sous des formes diverses, qu’il s’agisse de fonds venture ou de hedge funds. Mais nous voulons développer une option française, européenne, et les start-up le veulent aussi, car elles ne souhaitent pas se reposer uniquement sur des investisseurs américains même s’ils sont très utiles pour pénétrer le marché outre-Atlantique. Les start-up sont sensibles aux compétences proches d’elles. Il faut donc de plus gros tickets investis de la part des fonds français.
La forte influence des pouvoirs publics dans le développement du financement de la French Tech peut-elle constituer un frein pour attirer les investisseurs étrangers ?
A ce jour, 36 fonds ont été labellisés sur le non-coté et 16 fonds sur le coté. Mais 95 % de l’argent levé est privé, la gouvernance de l’initiative est privée. L’Etat n’a aucun droit de vote dans la sélection des fonds. Tout est décidé par les investisseurs. Le rôle des pouvoirs publics est avant tout l’incitation et l’expression d’une volonté politique au service de l’intérêt général. Pas plus. Par exemple, nous n’avons pas imposé de quota d’entreprises françaises dans les portefeuilles des fonds labellisés. Il n’y a donc aucun interventionnisme et aucune règle pour privilégier l’investissement dans des entreprises tricolores. Les bons investisseurs regardent la plus grande partie du deal-flow partout dans le monde donc, pour des sujets comme l’intelligence artificielle, le logiciel, le cloud… Ils doivent investir partout pour être compétents et ainsi mieux accompagner les entreprises françaises. Quand on est un fonds de capital-risque, le but est de générer du rendement, et imposer des contraintes peut être mal vécu et finalement contre-productif. Nous visons l’excellence dans ces métiers, les fonds français doivent donc jouer avec les mêmes règles que les fonds internationaux, notamment américains.
Pourquoi y a-t-il beaucoup moins de fonds labellisés sur la partie cotée ?
Les 16 fonds agréés à ce jour représentent 9 milliards d’actifs sous gestion, dont 5,5 milliards rien que pour CPR AM. Sur cette partie, le développement est plus lent que pour les fonds en non-coté car ce sont beaucoup de fonds jeunes qui doivent gagner en maturité. Si leurs encours sont trop faibles, cela n’intéresse pas les investisseurs institutionnels soumis à des ratios d’emprise. Ils doivent donc faire leurs preuves, avoir un historique de performance de 2 ou 3 ans, des étoiles Morningstar… Ce sont souvent des asset managers connus mais qui étaient jusqu’à présent démunis de fonds tech. Mais je suis confiant car la classe d’actifs intéresse beaucoup les investisseurs particuliers et la performance est souvent au rendez-vous. Il faut aussi que les grandes maisons de gestion créent un plus grand nombre de fonds tech (biotech, santé, intelligence artificielle, software, etc.), mais pour cela il faut disposer de talents et souvent les recruter à l’international, dans les fonds tech bien établis aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Asie.
La manne apportée par les partenaires investisseurs ne risque-t-elle pas de provoquer de l’opportunisme de la part de certains fonds ?
A partir du moment où les fonds ont recruté des gens d’excellent niveau, il leur est difficile de feindre un intérêt de circonstance. Nous avons dissuadé certains fonds opportunistes avec peu d’équipes et aucun historique de performance, mais le phénomène n’est pas fréquent. Dans le coté comme dans le non-coté, notre initiative a accéléré l’orientation tech de certains fonds avec des rachats d’équipes mais cela s’inscrit dans un mouvement stratégique déjà bien réfléchi. Mais je n’ai rien contre les initiatives opportunistes si elles demeurent sérieuses. Le label a une valeur qu’il faut préserver. Je pense qu’aucun fonds ne prend ce risque réputationnel à la légère.
Vous cherchez à développer des fonds de plus d’un milliard d’euros, mais la plupart des gérants labellisés lèvent des véhicules plus petits…
Tikehau et Eurazeo ont déjà des fonds de plus d’un milliard. Une douzaine d’autres fonds devraient collecter entre 450 et 700 millions d’euros, donc les fonds successeurs atteindront 600 millions à un milliard entre 2023 et 2025. On devrait en avoir une dizaine autour du milliard à cette date. On voit donc que la France est le plus grand centre d’investissement des fonds de capital-risque en Europe. Nous étions déjà très bien dotés en early stage, nous complétons sur la partie croissance (growth). Je pense que nous devons marteler ce message. Il est crucial en termes d’attraction d’investisseurs et d’excellentes sociétés européennes.
Propos recueillis par Florent Le Quintrec
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