IFRS 18 bouscule la mesure de la performance
En avril 2024, Andreas Bar-ckow, président du bureau international des normes comptables (IASB), organisme en charge des normes IFRS (International Financial Reporting Standards), avait déclaré : « La norme IFRS 18 représente l’évolution la plus importante dans la présentation de la performance financière des entreprises depuis l’introduction des normes comptables IFRS il y a plus de vingt ans. » Publiée en avril 2024, cette norme « Etats financiers : présentation et informations à fournir » vient répondre aux demandes de transparence, de comparabilité entre entreprises d’un même secteur et de pertinence des états financiers. Elle entrera en vigueur le 1er janvier 2027 et remplace la norme IAS1 « Présentation des états financiers ». « IFRS 18 n’est pas une norme qui traite de la manière dont les transactions doivent être comptabilisées, mais une norme d’information financière sur la façon dont les entreprises doivent présenter leurs états financiers », insiste Edouard Fossat, associé et président du comité IFRS chez Forvis Mazars. Autre avantage souligné par Olivier Chevreau, associé au département financial accounting advisory services (FAAS) chez EY, celui d'« une meilleure cohérence entre la communication financière et les Etats financiers, là où avant il pouvait y avoir une dichotomie entre les deux ».
IFRS 18 n’est pas une norme qui traite de la manière dont les transactions doivent être comptabilisées, mais une norme d’information financière sur la façon dont les entreprises doivent présenter leurs états financiers
Pour s’en saisir, les entreprises devront commencer par établir une feuille de route pour savoir qui va être impliqué et qui va devoir travailler sur ces sujets. Pour Olivier Chevreau, « les directeurs des normes et les consolideurs sont les premiers concernés car ils doivent évaluer l'écart entre leur situation actuelle et les exigences de la norme ». L’application de cette norme concerne donc à la fois le directeur administratif et financier, le top management, la communication financière, et la direction des systèmes d’information parce qu’il y existe également des enjeux de système. Cela passera donc aussi par une revue approfondie des outils de reporting interne, tant sur le plan fonctionnel que technique. « Il faut également acculturer les équipes et les filiales pour avoir un reporting conforme », insiste Edouard Fossat.
Catégorisation
Pour rappel, un jeu complet d’états financiers comprend le bilan, le compte de résultat et l’état du résultat global, le tableau des flux de trésorerie, le tableau des variations des capitaux propres, ainsi que des informations complémentaires en notes annexes. A titre d’exemple, « le résultat opérationnel, dont la présentation est obligatoire au compte de résultat, sera le point de départ pour la construction du tableau des flux de trésorerie », souligne Edouard Fossat. Les produits et charges du compte de résultat devront dorénavant être classés parmi cinq catégories : l’exploitation, l’investissement, le financement, l’impôt sur le résultat et le résultat des activités abandonnées. « Ces catégories sont dans l’ensemble très bien définies, sauf la catégorie exploitation qui est la catégorie par défaut, dans laquelle sont classés tous les produits et charges qui ne répondent pas à la définition des autres catégories. Ces catégories vont modifier la composition du résultat opérationnel : prenons l’exemple d’un investissement locatif pour une entreprise. Celui-ci sera en général classé dans la catégorie investissement, alors que jusqu’à présent il participait au résultat d’exploitation », développe Edouard Fossat. Il est à noter que le compte de résultat sera présenté par nature (achats, salaires, amortissements…) ou par fonction (production, R&D, administratif…). La norme IFRS 18 requiert de choisir le format le plus pertinent pour l’utilisateur final des comptes pour juger au mieux de la performance de l’entreprise. « Cependant, prévient Edouard Fossat, une entreprise qui présente son compte de résultat par fonction devra également présenter en annexe une information sur la nature des charges d’exploitation et leur contribution aux différences fonctions (l’inverse n’étant pas obligatoire). Car in fine, l’analyste financier aura aussi besoin de connaître le montant des amortissements, le poids des charges de personnel, etc. »
La norme IFRS 18 répond aux demandes de transparence et de comparabilité entre entreprises d’un même secteur
Autre exemple, comme le souligne Olivier Chevreau, « certains groupes classent les éléments de change dans leur résultat financier. Avec IFRS 18, ceux-ci seront reclassés en résultat d’exploitation. Etant donné que c’est un élément volatil, cela complexifiera la compréhension de la performance opérationnelle ». La norme soulève également la question de la granularité des comptes en comptabilité générale et en comptabilité analytique. « Si le plan de compte n’est pas assez détaillé, il est possible que la société ait à modifier son plan de comptabilité générale, voire de comptabilité analytique », poursuit l’associé d’EY.
Impacts
Afin de s’attaquer au mieux à ce changement, il faut évaluer selon lui ce qui va changer dans le quotidien des équipes finance. Car « la consolidation va être affectée sur tous les états financiers consolidés, la trésorerie pour le tableau de flux de trésorerie, la fiscalité, la présentation de l’impôt comptable, le contrôle de gestion pour les indicateurs de performance opérationnelle, tout comme la communication financière. Quant au contrôle interne et à l’informatique, selon la profondeur et la granularité de la donnée, ils seront potentiellement concernés par la nécessité d’agréger ou de désagréger des données existantes. ». Pour les équipes trésorerie, le sujet des effets de change sur des éléments internes comme les prêts intragroupes semble encore flottant. Chez Pernod-Ricard, Ariane Carpentier, responsable du middle-office à la trésorerie, insiste sur ce point qui fera appel aux équipes trésorerie. Elle a pour mission la bonne application de la norme au sein de son entreprise sur les sujets trésorerie, avec notamment le reparamétrage des outils en interne. « Nous avons l’habitude de séparer bien spécifiquement les effets de change opérationnels des effets de change financiers dans notre outil, ce qui permet de faciliter chez nous la mise en place de la nouvelle norme », explique-t-elle.
L’AMF incite les entreprises à anticiper l’impact organisationnel de la norme et insiste sur l’importance de bien choisir les libellés « clairs et sans équivoque »
Pour mesurer au mieux la performance, la norme introduit des sous-totaux normés. Certains sont obligatoires (comme le résultat d’exploitation et le résultat avant financement et impôts), tandis que d’autres sont qualifiés d’optionnels (exemple : résultat d’exploitation après produits et charges liés aux sociétés mises en équivalence, la marge brute, le résultat d’exploitation avant amortissements et dépréciations – Opdai, qui peut être différent de l’Ebitda –, le résultat avant impôt et le résultat des activités poursuivies). D’autres sous-totaux additionnels, non normés par IFRS 18, pourront être utilisés sous certaines conditions.
Dans ses recommandations pour l’arrêté des comptes 2025, l’Autorité des marchés financiers incite les entreprises à anticiper l’impact organisationnel de la norme et insiste sur l’importance de bien choisir les libellés « clairs et sans équivoque ». Par exemple, un résultat opérationnel courant ou un Ebitda ajusté, qui sont des sous-totaux régulièrement utilisés par les sociétés cotées françaises, recouvrent des réalisés différentes selon les sociétés. Un libellé plus explicite, comme « résultat opérationnel avant dépréciations et restructurations », pourrait ainsi limiter la confusion.
Mais la complexité de la norme ne se limite pas aux éléments d’ancrage dans la structure du compte de résultat, car elle définit aussi des règles d’agrégation et de désagrégation. En résumé, l’entreprise ne peut pas présenter ensemble des éléments s’ils n’ont pas au moins une caractéristique commune. Et s’ils ont une caractéristique distincte, il faut désagréger les montants en annexe, sauf si l’information qui en résulte n’est pas jugée utile. « Je prends l’exemple d’une société industrielle qui a à son bilan à la fois des usines vieillissantes et polluantes et des usines avec des investissements récents dans une optique de décarbonation de ses activités, illustre Edouard Fossat. Le fait d’être des outils de production constitue une caractéristique commune permettant de les regrouper au bilan dans une ligne d’immobilisations corporelles. Mais cela ne fera pas le tri entre les usines qui sont en fin de vie et celle qui répondent à de nouvelles normes de décarbonation. Le caractère polluant ou non constitue alors une caractéristique distincte, qui pourrait justifier d’une désagrégation de l’information en annexe, présentant séparément les installations peu polluantes des autres usines. » Il en résultera un gros travail de maquettage des états financiers et des notes annexes en fonction des principes d’agrégation et de désagrégation, ce qui entraînera des modifications des liasses de reporting avec un impact sur le travail en local. L’information fournie devra être jugée utile pour les utilisateurs des états financiers.
Interprétation
Enfin, la norme IFRS18 implique d’expliquer la performance opérationnelle avec la définition de nouveaux indicateurs de performance. Ces indicateurs de performance, appelés désormais management-defined performance measures (MPM), ont vocation à représenter la vue du management sur la performance et ne sont pas nécessairement modifiés par IFRS 18. Cependant, ces MPM sont laissés à l’appréciation de l’entreprise qui utilise des mesures de performance qui lui sont propres comme le résultat opérationnel courant, la marge opérationnelle ou encore un Ebitda ajusté. « Ainsi, l’entreprise peut décider de garder ses indicateurs pour aller expliquer sa performance au marché. Prenons l’exemple de la dépréciation d’un actif, qui fait partie du résultat opérationnel. Le management peut vouloir continuer à représenter au marché un résultat opérationnel non affecté par cette dépréciation. Il s’agira alors d’un MPM pour lequel des informations spécifiques seront requises en annexe », conclut Edouard Fossat. Là encore, comme souvent dans toute nouvelle réglementation, certains éléments gagneront à être plus explicites.
Des questions en suspens chez Vinci
« Chez Vinci, nous sommes en pleine phase d’analyse et d’identification des impacts en lien avec la direction financière, la communication financière et le service consolidation », explique Antoine de Lachapelle, chargé de normes et procédures chez Vinci et président de la commission des normes au sein de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE). Les discussions portent notamment sur les indicateurs MPM et sur la présentation du compte de résultat. « A titre d’exemple, nous présentons historiquement la charge IFRS 2 sur une ligne distincte du compte de résultat. Il est possible que la nouvelle norme nous amène à réintégrer cette charge au sein des charges de personnel sur la face du compte de résultat. Nous évaluons par ailleurs la lourdeur potentielle des processus qui devront être mis en œuvre pour réconcilier les MPM que nous aurons définis aux agrégats IFRS les plus proches, en y incluant les effets impôts et intérêts minoritaires. »
Mais d’autres questions restent en suspens. « Vinci appréhende son endettement financier net en prenant en compte les coûts de la dette brute et le rendement des actifs de trésorerie. Comment articuler cela avec le fait de ne plus pouvoir présenter un coût de l’endettement financier net sur la face du compte de résultat. Enfin, des sujets comme les frais sur lignes de crédit non tirées ou sur le factoring déconsolidant devront figurer dans la rubrique Exploitation, ce qui nous paraît économiquement illogique. » De même, « sur les taux d’impôts de réconciliation, nous réfléchissons au taux à utiliser », conclut Antoine de Lachapelle.
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