Quand les arnaques aux produits financiers en ligne ciblent les jeunes
« Tu peux devenir millionnaire même pendant la crise des cryptos avec 300 euros par mois. Tu vas sur mon site préféré, Nexo.ie. Tu choisis la crypto stable, Tether USDT en rendement 12 % par an. (…) Dans 31 ans tu as ton million d’euros. Avec un total cumulé d’intérêts de 937.000 euros. C’est fou ! (sic). » La courte vidéo promouvant la plateforme de trading Nexo, postée mi-juin sur le réseau social TikTok par l’influenceuse Caroline Jurado, a cumulé 345.000 vues en 15 jours. Et s’est attirée une volée de bois vert.
Des influenceurs ayant acquis leur notoriété sur les réseaux sociaux, mais aussi des jeunes créateurs de contenus qui s’intéressent à l’actualité financière commencent à parler de produits financiers, voire à inciter leur jeune audience à participer à des activités de trading. Parfois en toute illégalité.
« Montée inquiétante »
Les régulateurs, l’Autorité des marchés financiers (AMF) et la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), sont bien conscients de la « montée inquiétante » des pratiques commerciales trompeuses en ligne dans le domaine des services financiers. Au premier chef de la part des influenceurs spécialisés dans la finance, les « finfluenceurs ». Les régulateurs estiment à 500 millions d’euros par an en France le préjudice subi par les victimes d’offres frauduleuses de placements et services financiers, ont-ils souligné dans un point commun en décembre dernier.
Déjà durant l’été 2021, la Direction générale de la concurrence avait obligé l’influenceuse Nabilla Benattia-Vergara à payer une amende de 20.000 euros pour « pratiques commerciales trompeuses », suite à la promotion en 2018 sur le réseau social Snapchat « d’un site de formation au trading en ligne ». Les régulateurs espéraient que ce cas servirait d’exemple. En vain.
Le 12 mars dernier, Julien Bert, ancien candidat à une émission de téléréalité devenu star des réseaux sociaux, postait sur son compte Instagram (2 millions d’abonnés) une vidéo flatteuse pour annoncer le lancement de sa nouvelle entreprise centrée sur le trading, Wolf’s Investment, et d’un produit financier à risques, y promettant « 100 % de chances de gagner de l’argent ». Le quotidien 20 Minutes s’en est fait écho dans une enquête publiée le 20 juin. Entre-temps, l’influenceur a retiré toute mention de ce projet entrepreneurial de ses réseaux. D’autres influenceurs, qui se sont créés une notoriété dans des émissions de téléréalité, n’hésitent pas non plus à inciter leur jeune public à participer à des activités de trading, sans les informer des risques.
« Il faut distinguer les influenceurs issus de la téléréalité et les créateurs de contenus, qui partagent leur expérience, leurs bonnes pratiques dans la finance – sans faire de conseil en investissement », souligne Matthias Baccino, directeur général France de la fintech TradeRepublic.
Flou juridique
Problème, des « finfluenceurs » profitent du flou juridique qui règne sur certains réseaux sociaux. Certes, la publicité autour de produits financiers à risques est fortement encadrée par la loi Sapin 2, qui « a introduit en France un dispositif national d’interdiction de la publicité en ligne sur certains produits financiers considérés comme particulièrement risqués » type Forex et CFD, éclaire l’AMF. Du côté des réseaux sociaux, si Snapchat, très populaire chez les adolescents, a durci sa politique sur les produits financiers, le flou reste complet sur Instagram.
Contactés par L’Agefi, les deux régulateurs n’ont pas précisé s’ils avaient été saisis sur des cas récents de publicités mensongères.
L’AMF réalise régulièrement des campagnes de prévention sur les réseaux sociaux, notamment Instagram et TikTok, ciblant les jeunes. Les plus récentes, diffusées en décembre dernier et ce mois-ci, sont « précisément axées sur les soi-disant bons plans des influenceurs », indique le régulateur à L’Agefi. Dans un tweet diffusé le 17 juin, l’AMF alerte ainsi : « [#Arnaque] Suivre les bons plans #trading recommandés par un influenceur à sa communauté, ça permet de devenir riche rapidement et sans rien faire ? C’est ce qu’a fait Martin et il est tombé sur une arnaque ! Son témoignage complet : https://urlz.fr/izWl #Forex ».
Est-ce que cela suffit ? Les « finfluenceurs » se voient parfois proposer par des marques de faire la promotion de produits financiers sur les réseaux sociaux – contre rémunération, dans des posts sponsorisés. Et les dérapages sont possibles, comme dans le cas de Caroline Jurado, par ailleurs autrice d’une newsletter réputée sur l’univers des cryptomonnaies, Les cryptos de Caro.
Sensibiliser
Matthias Baccino regrette que « l’Education nationale ne propose pas de cours d’éducation financière et que les jeunes ne puissent compter que sur les finfluenceurs ». De son côté, TradeRepublic travaille précisément avec des créateurs de contenus pour élaborer des vidéos pédagogiques sponsorisées abordant les « bonnes règles pour investir », avec des « finfluenceurs » tels que @frenchstartupper,
@Hardisk, et @Charlessterlings. « Nous avons travaillé avec plus de 100 créateurs de contenus en un an, sur YouTube, Twitter, Twitch, TikTok et Instagram », précise Matthias Baccino.
« C’est le rôle des institutions financières, telles l’AMF et les banques, de mieux sensibiliser les jeunes générations et de communiquer auprès d’elles. Sinon, d’autres vont les cibler en reprenant bien les codes qui leur parlent », suggère Anne-Claire Bennevault, fondatrice de la plateforme Spak. Elle avait quitté en 2019 son dernier poste en date, la direction marketing groupe d’Allianz Partners, qu’elle avait créée, pour fonder sa structure d’accompagnement spécialisée dans des projets à impact. Notamment en créant Spak en septembre 2021, un site et une newsletter « pour parler de finance et d’économie de manière accessible ». Elle avait alerté en 2021 l’AMF et d’autres institutions sur des arnaques au Forex ciblant des jeunes.
Le mouvement est lancé. Pour cette année, l’Autorité européenne des marchés financiers (Esma) a placé parmi ses priorités, à défaut de régulation européenne, de faire en sorte que les autorités nationales compétentes travaillent ensemble à ce que les investisseurs dans les crypto-actifs soient mieux informés et conscients des risques.
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