« L’intérêt des actionnaires des banques ne coïncide pas toujours avec l’intérêt général »
Chaire / Centre de recherche : HEC et CEPR
Portez-vous un regard critique sur la stratégie suivie par les banques pour améliorer leur ratio de solvabilité comme l’exigent le régulateur et la crise de la zone euro ?
En refusant de se recapitaliser et en optant pour la contraction de leur bilan par des cessions d’actifs, les grandes banques provoquent un phénomène de contagion qui affecte leurs concurrentes et accroissent les difficultés nées de la crise. Pour éviter cet écueil, elles devraient restaurer leur ratio de fonds propres en augmentant leurs fonds propres. Et pour y parvenir, elles auraient dû commencer par proscrire les dividendes dès 2008, au plus fort de la crise, afin de les réinvestir dans leur capital, même si cette initiative n’aurait pas été du goût de leurs actionnaires. Au lieu de cela, les banques résistent, leur lobby sait se faire entendre des politiques. Il agite le spectre de la perte du triple A de la dette souveraine pour dissuader l’Etat d’envisager de les recapitaliser. Tout cela rappelle que l’intérêt des actionnaires des banques ne coïncide pas toujours avec l’intérêt général. Tout ce qui rend une banque plus sûre - l’augmentation de son cash, de ses réserves - équivaut à un transfert de richesses des actionnaires vers les déposants.
Comment se concrétise cette contagion d’une banque à l’autre ?
Il existe deux canaux de transmission du risque systémique. L’un passe par les créances interbancaires lorsqu’une banque ne peut pas honorer ses dettes, mais les données ne sont pas connues, le régulateur lui-même ne dispose pas de ces éléments. Le second canal, sur lequel portent nos travaux, est celui de la contagion née des cessions d’actifs opérées sous la pression des évènements : changements de régulation, crise de la dette souveraine par exemple. Nous avons observé que ces ventes opérées dans la précipitation font baisser les prix des actifs concernés, ce qui impacte le bilan des banques dont les actifs sont comparables et les incitent à se délester à leur tour de ces actifs. Une banque très exposée à l’immobilier qui décide d’arrêter ses prêts à ce secteur pèse sur le prix de ces biens. Cette baisse augmente le risque dans le bilan des autres banques exposées, se répercute sur le niveau du crédit et, selon les pays, provoque un nouveau recul des prix de l’immobilier par le truchement de la valeur des hypothèques.
Comment éviter la contagion ?
Nous apportons un cadre d’analyse qui permet d’identifier les banques qui présentent un caractère systémique - c’est-à-dire pouvant entraîner un choc de grande ampleur sur leurs concurrentes - et celles qui sont vulnérables. Ce cadre permet d’évaluer quelle peut être l’ampleur du phénomène banque par banque, en fonction de leur taille, de la nature et l’importance de leurs actifs. Les résultats peuvent être surprenant. En janvier 2007, AIG était aux Etats-Unis un groupe systémique, suivi de JPMorgan, mais ce n’était pas le cas de Citigroup, en dépit de sa taille, car Citigroup était relativement moins endettée et n’avait pas à céder trop d’actifs en cas de choc. En Europe, BNP Paribas peut être considérée comme « impactante » du fait de ses encours de dettes souveraines émises par les pays sensibles, PIIGS. Mais ce n’est pas le cas de Crédit Agricole, peu exposée sur l’Italie et pas à l’Espagne. Pour mesurer la capacité de contamination des banques européennes, nous avons utilisé les données fournies par les stress tests.
Votre modèle peut-il intéresser les régulateurs et les superviseurs ?
Notre ambition est précisément de les éclairer. Notre cadre d’analyse est opérationnel. Il permet de prévoir quelles seront les conséquences prévisibles de l’accélération de l’application de Bâle III en termes de ventes d’actifs : lesquels risquent d’être les plus vendus, dans quelles proportions, quelles seront les banques affectées par cette accélération et celles qui seront touchées par la baisse de valeurs des actifs qui s’en suivra. Ces informations peuvent être décisives pour définir un calendrier de mise en œuvre ciblée des nouvelles régulations. La Fed et la Banque de France, à qui nous avons présenté notre cadre d’analyse, ont semblé intéressées. Nous ne désespérons pas de retenir aussi l’intérêt d’autres régulateurs comme l’EBA, l’ACP et la BCE...
Propos recueillis par LC
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