L’ESG, une bataille politique à mener
Innover, c’est bien. En profiter, c’est mieux. L’Europe a pris une longueur d’avance vis-à-vis des autres continents dans le domaine des critères ESG (environnement, social, gouvernance) appliqués à l’économie et à la finance. La France a même joué les pionnières dès 2015 en imposant aux grands institutionnels de faire toute la transparence sur leur politique de placements. Le risque est grand, pourtant, de laisser aujourd’hui les Etats-Unis récolter les fruits que d’autres ont semés avant eux, alors même que Washington s’est retiré avec fracas de l’Accord de Paris sur le climat.
Une à une, les agences de notation ESG européennes passent sous pavillon étranger, souvent la bannière étoilée (lire le Dossier page 20). Dans le même temps, de part et d’autre de l’Atlantique, une lutte d’influence se livre en coulisse afin d’édicter une règle du jeu commune en matière extra-financière pour les entreprises et les investisseurs. Le grand public ignorera tout de ces obscures querelles d’experts. Les professionnels de la finance, eux, savent à quel point la bataille des normes structure le paysage concurrentiel. La capacité à fixer les standards ESG vaut de l’or. Dans leur ombre se meut l’oligopole des grands fournisseurs d’indices, où l’on retrouve quelques géants américains et la Bourse de Londres, désormais située hors de l’Union européenne. Et ces indices orientent à leur tour les milliers de milliards de dollars de la gestion passive, une industrie où les Etats-Unis règnent là encore en maîtres. La conversion un rien tardive de BlackRock à la lutte contre le changement climatique en dit long sur l’enjeu économique de la finance verte.
Or ces vingt dernières années, par faiblesse ou manque de vision, l’Europe s’est trop souvent laissé imposer des standards servant ses concurrents. Avant la crise financière, Michel Pébereau avait prêché un peu seul contre l’extension à outrance de la juste valeur de marché, d’inspiration anglo-saxonne, dans la comptabilité bancaire internationale. Le concept a servi les intérêts des courtiers de Wall Street qui font leur miel de la volatilité des prix. La faillite de Lehman Brothers a paradoxalement renforcé, par le truchement des règles de solvabilité du Comité de Bâle, le modèle économique des banques américaines. L’Union européenne tend parfois elle-même le bâton pour se faire battre. L’incurie coupable de certains ses Etats membres dans la lutte contre l’argent sale a largement convaincu Washington d’imposer l’extraterritorialité de ses lois.
Aussi technique soit-il, le débat sur les normes ESG est donc également affaire de politique. Une bataille stratégique va se jouer dans les prochaines années entre les grands blocs. Instruite par ses erreurs passées, l’Europe semble cette fois prête à la livrer et c’est tant mieux.
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