« Le marché du carbone contribue à réduire les émissions mais laisse de côté tout un pan de l’économie »
Votre scénario de référence publié fin décembre situe le prix de la tonne de carbone à 17 euros en 2020, contre 10 euros en 2012 : n’est-ce pas trop faible pour garantir le verdissement de l’économie ?
Mi-décembre, le prix de la tonne de carbone est même tombé à 6,50 euros, un plus bas historique depuis 2008, c’est-à-dire depuis le lancement de la deuxième phase du marché des quotas d’émissions. Nous avons dû ajuster à la baisse nos prévisions de prix en raison de l’aggravation de la conjoncture économique qui va mécaniquement se traduire par un ralentissement des émissions de CO2.
Est-ce la seule raison ?
Non, en Europe cette baisse des rejets est aussi le fruit d’une certaine efficacité du système européen de quotas mis en œuvre à partir de 2008. La diminution des rejets est effective tant en volume qu’en quantité de rejets par points de PIB. Cela signifie que lorsque l’Europe augmente sa production de richesses, les émissions associées croissent aussi mais de moins en moins. Pour les industriels grand consommateurs d’énergie, seuls concernés par le marché des quotas pour l’instant, le prix du carbone est une incitation à effectuer des arbitrages en faveur de technologies ou de pratiques de gestion moins émettrices en CO2, ce qui va dans le sens de l’objectif européen de réduction des émissions européens de 20 % en 2020 par rapport à 1990. Ces entreprises optent en priorité pour les réductions qui leur coûtent relativement le moins cher, ce qui laisse espérer qu’au total, la mutation de l’économie s’effectuera à moindre coût. Le raisonnement est simple : si un quota d’émission de carbone s’achète 10 euros sur le marché, un entrepreneur cherchera plutôt à s’équiper de technologies à faible rejet de CO2 et dont le coût sera inférieur à 10 euros. Si une entreprise ne parvient pas à respecter son plafond d’émission fixé par la Commission européenne, le marché lui offre toujours la possibilité d’acheter des permis pour couvrir son dépassement. Ces permis sont disponibles en quantité limitée. Leur prix s’ajuste en fonction de l’effort à fournir pour que les objectifs de réduction des émissions soient atteints. La baisse du prix de ces dernières semaines révèle que l’effort à fournir pour tenir l’objectif de 2020 est faible. Quand il s’agit d’investir par exemple dans une centrale électrique qui fonctionnera pendant plus de trente ans, on comprend que ce qui manque aujourd’hui aux entreprises, c’est une visibilité sur le plus long terme. Les jalons évoqués par les responsables européens pour aboutir à une diminution des émissions de 80 % en 2050 ne sont aujourd’hui qu’une proposition.
Vous jugez donc que le marché des quotas carbone est efficace pour réduire les rejets ?
Oui. Mais il faut reconnaître que le marché du carbone laisse de côté la moitié de l’économie, le secteur dit « diffus » : les transports, l’immobilier résidentiel et tertiaire, et l’agriculture.
A partir de 2013, les entreprises françaises devront peu à peu passer par des enchères pour se procurer des permis d’émissions et moins compter sur les allocations gratuites. Quels en sont les avantages ?
Ces enchères ont déjà commencé en Allemagne et en Grande-Bretagne depuis 2008. Selon nos prévisions de prix, elles devraient générer entre 94 et 170 milliards d’euros au total en Europe d’ici à 2020. C’est une somme non négligeable, surtout en ces temps de difficultés budgétaires, mais elle est trois fois moins importante que le montant qui était espéré au départ. La chute du prix de la tonne de carbone en est responsable. Le système d’enchères devrait accroître l’efficacité du marché des quotas.
Qu’apportent vos prévisions par rapport aux nombreux chiffrages déjà proposés ?
Nous avons publié pour la première fois le 19 décembre nos prévisions du prix de la tonne de carbone, mais nous avons commencé à élaborer des projections dès le premier semestre 2011. Il s’agit d’apporter aux acteurs du marché carbone une visibilité sur l’évolution des prix du carbone dans les prochaines années, et cela avec le regard neutre d’une chaire académique. Ces données leur permettent d’arbitrer entre différents modèles de production compte tenu du coût prévisible de leurs émissions à venir. Notre rôle n’est pas de délivrer des recommandations, mais de proposer une démarche comparative et explicative.
Propos recueillis par LC
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