Laurent Babikian (CDP): « Les sommets actuels en Bourse sont une ineptie fondamentale »
Laurent Babikian, directeur monde des marchés de capitaux du CDP (ex-Carbon Disclosure Project), souhaite que la valorisation des entreprises intègre le coût des externalités négatives.
Qu’attendez-vous de l’International Sustainability Standards Board (ISSB), dont la gouvernance a été présentée lors de la COP26 ?
Si le but de l’ISSB, en nommant Emmanuel Faber, est de créer une grande alliance autour de la double matérialité, c’est extraordinaire. Emmanuel Faber est celui qui a introduit le compte de résultat net de carbone chez Danone, il faut le rappeler. Il devrait, selon toute logique, être convaincu par la pertinence de cette approche. Si l’ISSB reste sur une approche fondée sur la matérialité simple, dont le but ultime est de maximiser la valeur boursière d’une entreprise, alors cela posera un problème évident de valorisation boursière qui ne sera pas tenable. On ne peut pas avoir un standard de reporting ESG (critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance, NDLR) anglo-saxon reposant sur la matérialité simple et favorisant les cours boursiers, et un standard ESG européen fondé sur la double matérialité, qui va affecter la valorisation des entreprises. Il faut avoir les mêmes règles du jeu pour tout le monde.
C’est-à-dire ?
Les sommets actuels des cours de Bourse sont une ineptie fondamentale car les prix des actions sont totalement déconnectés de la valeur des entreprises : cela signifie que les investisseurs ne disposent pas des informations nécessaires et des signaux prix pour valoriser correctement un actif. Nous sommes dans ce que l’on appelle une « exubérance irrationnelle ». Ce signal prix, c’est le prix des externalités négatives telles que le prix du carbone, de l’eau, de la pollution, de la biodiversité, des forêts. Les lobbies n’en veulent pas parce que si l’on intègre tout cela, cela se traduirait par une baisse des cash-flows futurs et, après cela, un effondrement des cours boursiers. C’est mécanique.
Comment fixer ce signal prix ?
Je n’ai pas de conviction ferme sur l’intérêt de la décroissance, mais la prise en compte du coût de la nature pour la production des biens et des services dans le monde pourrait ancrer les PIB en territoire négatif. Il faut repenser la théorie économique pour refléter le réel. Les indicateurs économiques ne sont plus fiables et les décideurs prennent probablement de mauvaises décisions car fondées sur des chiffres erronés. Kempen AM a fait une étude très intéressante. Après avoir appliqué un prix du CO2 de 150 dollars la tonne aux scopes 1 et 2 et 3 des sociétés cotées dans le monde, ils en ont recalculé les bénéfices, les discounted cash-flows (flux de trésorerie actualisés, NDLR), etc. Ils aboutissent à une baisse moyenne de 41 % de la valorisation des entreprises, allant de -30 % pour les entreprises européennes à -53 % pour les entreprises américaines. Cette étude permet au passage de comprendre l’opposition des lobbies à la mise en place d’un prix politique du carbone : il appauvrirait de facto les actionnaires.
Quelles sont les conséquences d’un alignement sur une trajectoire 1,5°C pour des investisseurs ?
Les investisseurs Net Zero et ESG doivent changer leur manière d’évaluer la performance financière d’un actif car la variable d’ajustement de la transition écologique sur les marchés sera probablement la baisse du RoE (rentabilité des capitaux propres) exigée par les investisseurs. Ils doivent accepter de revoir leurs attentes à la baisse – le RoE attendu est en moyenne de 10 % à 15 % – et d’introduire une nouvelle donnée, qui serait leur « return on impact ». Le taux de rendement serait donc la somme de ces deux indicateurs. Pour les y aider, la comptabilité doit elle aussi changer. Des travaux sont menés dans ce domaine également, au travers de CARE par exemple, et la notion de triple capital : humain, financier et naturel. J’amortis ces capitaux, j’ai des techniques pour convertir ces notions en données financières, et j’intègre tout cela dans le calcul du résultat. Ce faisant, je paie la juste part de mon impact.
Les engagements du secteur financier sont-ils à la hauteur des enjeux ?
Quand une institution financière rejoint une alliance « Net Zero », cela veut dire au moins deux choses : elle doit piloter la transition de tous les portefeuilles existants vers une trajectoire 1,5°C, toutes classes d’actifs confondues. Cela signifie également que tous les nouveaux produits ou lignes de financement devant être alignés sur la même trajectoire, il leur est impossible d’octroyer de nouveaux prêts ou de détenir des titres d’entreprises qui ne seraient pas alignées. C’est un changement drastique de stratégie des institutions financières et de leur business model. Depuis la COP26, toutes les alliances « Net Zero » sont regroupées au sein du Glasgow Financial Alliance for Net Zero (GFANZ) dirigé par Mark Carney. Il y a au total 450 institutions financières représentant 130 dollars la tonne d’actifs dans GFANZ. C’est un bon début, il faut maintenant accélérer. Par exemple, les 101 banques signataires de la Net-Zero Banking Alliance s’engagent à publier dans les 18 mois et ensuite annuellement leurs émissions financées ou scope 3 pour les secteurs les plus émissifs, en prenant en compte les scopes 1, 2 et surtout 3 des entreprises (car il représente 90 % du total des émissions) et, à terme, sur l’ensemble de leurs portefeuilles. Une fois ce calcul effectué, elles doivent fixer un objectif de réduction de ce scope 3 à 2050 en ligne avec 1,5°C avec une étape intermédiaire à 2030.
Aucune institution ne publie 100 % du scope 3 à l’heure actuelle et quand un investisseur calcule l’empreinte de ses portefeuilles, il le fait sur la base des seuls scopes 1 et 2 des entreprises qui ne représentent que 10 % du total des émissions. En effet, le CDP a démontré qu’en moyenne sur tous les secteurs, le scope 3 représente 90 % du total des émissions d’une entreprise. Cela signifie donc l’empreinte carbone du secteur financier reste encore une vaste inconnue contrairement à l’empreinte carbone du secteur pétrolier.
Comment accompagnez-vous les entreprises dans la collecte et la transmission de données extra-financières ?
Le CDP organise chaque année une campagne regroupant des investisseurs pour demander aux entreprises les plus émettrices de rejoindre les Science Based Targets (SBT), dont nous sommes un des membres fondateurs. En 2021, 220 investisseurs représentant 27 trillions de dollars d’actifs ont demandé à quelque 1.600 sociétés fortement émettrices de rejoindre les SBT. Plus il y aura d’entreprises approuvées par les SBT, plus il sera facile à des investisseurs et des prêteurs de les sélectionner dans des portefeuilles alignés sur une trajectoire 1,5°C. En Europe, seule une entreprise cotée sur 10 est alignée sur une trajectoire 1,5°C. Dans le monde, 744 entreprises sont agréées « 1,5°C » par les SBT. Ces quelques entreprises ont accès à tous les financements possibles, à des conditions avantageuses. Toutes les autres vont devoir entamer leur transition pour éviter de voir leurs conditions de financement se renchérir. A partir de juillet 2022, SBT, qui muselle de plus en plus son processus d’agrément, abandonnera les sous-catégories « 2°C » et « bien au-dessous de 2°C ». Elle ne délivrera plus que des agréments « 1,5°C » ou « Net Zero ».
Une taxonomie verte intégrant gaz et nucléaire, qu’est-ce que cela vous inspire ?
C’est un vrai problème. L’intégration du nucléaire est justifiée sur le plan des émissions carbone bien qu’il faille être attentif à la gestion de l’eau. La taxonomie verte devrait respecter le principe « do no significant harm » consistant à ne pas causer de préjudice. La prise en compte du gaz est la résultante d’un arbitrage politique entre la France et l’Allemagne, on le sait, mais cela dénature profondément l’objectif initial.
Propos recueillis par Annick Masounave
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