Questions sur un champion
Associer l’aveugle et le paralytique, est-ce toujours une bonne idée ? Il est vrai que la fable assure que « la charge des malheurs en sera plus légère » ; Berlin paraît d’ailleurs s’en être convaincue et songerait, selon la rumeur publique nourrie par des déclarations de son ministre des Finances, à marier ses deux principales banques cotées pour reconstruire un champion national d’envergure européenne (lire Horizons). Il était temps : Deutsche Bank et Commerzbank ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes, ayant depuis la crise fondu plus qu’aucune de leurs concurrentes européennes. Elles ont depuis longtemps quitté le groupe de tête des établissements du continent et sont même menacées de décrocher du peloton des banques de second rang. Fusionner les deux établissements conduira sans doute à de substantielles économies de coûts ; mais cela suffira-t-il à donner aux deux éclopés un modèle économique viable ? Il est permis d’en douter.
Ce rapprochement ne s’attaquerait pas à la cause première de leurs difficultés communes. Celle-ci tient à une surbancarisation publique et mutualiste, dont le poids demeure prépondérant dans l’industrie bancaire. Sa logique, essentiellement régionale et politique, n’a pas pour principal objectif de gagner de l’argent. Même si les dirigeants des deux groupes cotés nettoient sérieusement leurs écuries, ce que Christian Sewing s’efforce à son tour de faire chez Deutsche, leur fusion ne changera pas grand-chose à cette réalité. Sans réforme financière profonde, que seule Berlin peut impulser, les Landesbanken et les caisses d’épargne continueront à freiner l’assainissement du marché, qui ne peut reposer que sur la vérité des prix. Or cette réforme, le gouvernement ne l’a toujours pas lancée, sans qu’on sache trop si c’est par manque de volonté politique ou incapacité à l’imposer aux Länder. On soupçonne que les craintes pour l’emploi sont essentielles. De fait, si les caisses d’épargne se rapprochent, c’est à un pas de sénateur, qui explique largement pourquoi l’Allemagne compte toujours plus de deux fois plus de banques par tête d’habitant et de deux fois plus de salariés qu’en France.
Dès lors, on ne s’étonnera pas que l’Allemagne connaisse un boum des fintech qui apportent, à leur manière radicale, une réponse au déficit de productivité bancaire outre-Rhin. Le remplacement prévisible au sein du DAX 30 de Commerzbank par le spécialiste des paiements Wirecard en est le symbole le plus récent et le plus clair. On peut bien sûr y voir un signe encourageant que la « destruction créatrice » est à l’œuvre dans la banque allemande aussi ; mais on peut également considérer que cette relève illustre une menace de drame social imminent. Le temps est compté par le gouvernement allemand : si, à brève échéance, des mesures de rationalisation du paysage bancaire ne sont pas prises, les nouveaux entrants technologiques se chargeront, à grand renfort d’intelligence artificielle, de les imposer. Le coût social sera élevé, que Deutsche et Commerzbank aient été rapprochées ou pas !
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