- Fed
- Tribune
Fed : communiquer mieux en communiquant moins ?
Changement de style à la Fed : Kevin Warsh, son nouveau président, promeut et pratique une communication plus succincte voire laconique. Les avantages restent à démontrer alors que ses effets perturbateurs dominent pour l’heure, en ayant notamment semé la confusion et le doute sur la crédibilité de l’engagement de Kevin Warsh à veiller à la stabilité des prix. Il semblerait toutefois qu’il ait pris la mesure du problème, en saisissant l’occasion de Jackson Hole pour développer et clarifier sa pensée. C’était nécessaire, il reste à voir si ce sera pérenne et suffisant.
Rembobinons les événements et revenons un peu en arrière, à la réunion des 28-29 juillet. Elle aurait dû être un non-évènement (statu quo attendu, communiqué quasi inchangé, FOMC sans Summary of Economic Projections). Mais le manque d’explications même sur les déterminants de la décision, la réticence à en donner, la nature de certaines explications fournies ont, au contraire, fait fortement réagir les marchés. A propos de réticence notamment, c’est celle dont Kevin Warsh a fait preuve pour présenter les hausses de taux comme un outil évident auquel il pourrait être nécessaire de recourir. Il a plutôt argué que la hausse des taux longs, entre les deux meetings de juin et juillet, avait fait une partie du travail du resserrement monétaire de la Fed, suggérant que cela pourrait suffire. Et il a, pour illustrer son propos, recouru à une métaphore footballistique un peu nébuleuse : la Fed serait l’arbitre et les marchés obligataires les joueurs.
Ce serait aux marchés de s’occuper seuls de la formation du prix des obligations en fonction de leurs propres vues sur l’économie, sans passer par le filtre de la fonction de réaction de la Fed, sans être (trop, aux yeux de Kevin Warsh) guidés et influencés par elle au travers de la forward guidance, des dot plots ou de ses projections – qui, en outre, peuvent donner une fausse impression de certitude, de précision. Or, cette répartition des rôles ne convient pas : la Fed est aussi un joueur et un joueur important ne serait-ce que parce que c’est elle qui fixe les taux d’intérêt à court terme. Et il y a un jeu de miroirs, la Fed et les marchés apprenant l’un de l’autre et se renvoyant donc la balle, en partie au moins. Parfois, la Fed doit corriger les anticipations des marchés, parfois elle doit y répondre et délivrer. Aujourd’hui, il semblerait que la Fed doive joindre le geste à la parole et remonte ses taux.
Des arguments favorables
Si l’absence de forward guidance est perturbante pour l’heure – sachant aussi que, comme tout changement, il y a un temps d’adaptation – ne plus en fournir se défend. Une des formes de forward guidance en tout cas. Le FMI, dans un papier récent publié à point nommé [1], en définit, en effet, deux, distinctes : 1/ un engagement explicite concernant l’avenir de la politique monétaire et 2/ une communication sur les prévisions et la fonction de réaction de l’autorité monétaire. Kevin Warsh a semble-t-il peu d’appétence pour les deux. Or, seul un abandon de la forme 1 paraît défendable. Ce type de forward guidance est, en effet, utile et efficace comme substitut aux baisses de taux lorsque celles-ci sont contraintes par la borne du zéro. Mais d’une part, nous ne sommes plus dans cette situation. Et, d’autre part, ce type de forward guidance paraît peu adaptée et compatible avec les perturbations et les incertitudes économiques actuelles. Le FMI tout comme Olli Rehn [2] pointent les pièges de l’engagement que cela peut constituer, à trop se lier les mains et à perdre sa capacité et sa liberté d’action lorsque les circonstances changent rapidement.
Kevin Warsh a à l’esprit un autre argumentaire relatif à la stabilité financière, pour rompre avec la forward guidance : il faudrait en désaccoutumer les marchés pour réintroduire une dose de volatilité et d’incertitude, remettre du risque pour qu’ils en prennent moins. La difficulté de la tâche réside dans ne pas trop augmenter non plus, en conséquence, les primes de risque pour ne pas peser inutilement sur l’activité économique et son financement.
Passé l’effet de surprise, la réduction envisagée de la fréquence des réunions est peut-être aussi une bonne idée. La Fed disposerait de plus d’informations et de recul pour prendre ses décisions. Elle serait moins dans la répétition. Elle pourrait s’éloigner d’une gestion parfois perçue comme étant principalement en réaction aux dernières données. Kevin Warsh aimerait une Fed moins data-dependent et plus guidée par son appréhension des changements et développements structurels en cours. Plus inerte, une telle politique monétaire aurait l’avantage d’être plus prévisible sur des horizons courts mais au risque de devoir être réorientée de manière abrupte et importante en cas de changement d’avis sur la tendance de fond. L’effet sur la volatilité des marchés dépendra de la bonne compréhension de la nouvelle fonction de réaction de la banque centrale : même en cas de parole plus rare, meilleure sera cette compréhension, plus basse sera la volatilité (ou le moins nuisible elle sera), ce qui est probablement préférable pour la bonne marche de l’économie.
La communication de la Fed est, dans tous les cas, promise à évoluer : le sujet fait partie des cinq thèmes sur lesquels Kevin Warsh a lancé, le 17 juin, des groupes de travail (les quatre autres portant sur le bilan de la Fed, les données, la productivité et l’emploi, l’inflation) [3]. A quel point la Fed en sortira-t-elle transformée ? L’avenir nous le dira. Ce qui est sûr, c’est que sa crédibilité et son indépendance doivent en sortir préservées voire renforcées et non affaiblies.
[1] Blog du FMI : Rethinking Central Bank Communication in an Uncertain World, 26 août 2026 ; note associée : Current Issues in Forward Guidance.
[2] Europe still needs forward guidance — but not as a straitjacket, 18 août 2026.
[3] Federal Reserve Board - Chairman’s Task Forces for Advancing Monetary Policy
Plus d'articles du même thème
-
Fonds d’investissement et restructuring : je t’aime, moi non plus
Les fonds voient dans le restructuring une compétence de sortie, qu’on espère ne jamais mobiliser. C’est pourtant à l’entrée au capital, quand tout va encore bien, qu’il crée le plus de valeur, estime dans une tribune Marie Crumière, Associée Restructuring chez Reed Smith. -
Les spécialistes des taux s’inquiètent pour l’inflation et pour l’euro
Les panélistes interrogés par L’Agefi ont augmenté leurs attentes de hausses de taux pour les quatre grandes banques centrales. Et également pour les taux longs. -
Créances douteuses : pourquoi le marché français ne décolle pas
Nabil Krimi, cofondateur de NovaDebt, explique que le marché français des créances douteuses gagnerait à se développer aussi bien dans l'intérêt des cédants que des acheteurs.
ETF à la Une
Le marché européen des ETF engrange 127 milliards d’euros au troisième trimestre 2026
Contenu de nos partenaires
-
Alea jacta estPrimaire de la gauche : les trois questions qui se posent avant le premier tour
Au jeu des pronostics, Raphaël Glucksmann fait la course en tête, mais les quelque 140 000 inscrits pour le premier tour, qui aura lieu vendredi et samedi, gardent le suspense entier -
VagueletteMidterms aux Etats-Unis : le raz-de-marée socialiste n'a pas vraiment eu lieu
Malgré la victoire des poulains de Zohran Mamdani lors des primaires, l'aile socialiste est minoritaire au sein des candidats démocrates à la Chambre des représentants. Selon une analyse de l'Opinion, le parti, à quelques semaines des midterms, reste majoritairement modéré -
Carrière et leadershipRémunérations : la transparence, ce ne sera finalement pas pour tout de suite…
Malgré le retard, François Yang, avocat spécialiste de droit du travail chez Capstan, conseille aux entrepreneurs de se saisir dès maintenant du sujet pour éviter conflits. Un chantier de plus pour 2027