Silicon Valley - Les filons de la finance française
Capgemini héberge le « residency program » du Groupe Crédit Agricole dans ces locaux de Brannan Street à San Francisco.
Ils ont débarqué à San Francisco mi-septembre. Raphael Bord, consultant stratégie chez Crédit Agricole SA, et Jonathan Cottrel, chef de projet chez Crédit Agricole Technologies & Services, vont passer ensemble six mois en immersion dans l’Applied Innovation Exchange (AIE) de Capgemini. Le groupe Crédit Agricole et son partenaire informatique engagent ainsi une nouvelle collaboration. Alors que certains français tels BNP Paribas, avec L’Atelier dès 2005, ou Axa, et son Lab digital (2013), sont présents dans la Silicon Valley, un « residency program » peut-il suffire pour s’imprégner de l’écosystème local, conduire une veille business et technologique, sélectionner des solutions innovantes et préparer leur intégration aux projets digitaux du Crédit Agricole ?
A considérer l’expérience de la Maif, ce n’est pas impossible. En juillet 2016, Romain Liberge, son chief digital officer (CDO), a organisé une semaine de learning expedition pour 13 cadres, dont son directeur général Pascal Demurger, afin d’accélérer la transformation de la mutuelle niortaise. Insurtech, intelligence artificielle (IA), internet des objets, plates-formes de services et dimension culturelle de cette nouvelle économique structuraient le déplacement. Un an après, « nous avons noué des
partenariats avec des entreprises californiennes, explique Romain Liberge. Nous travaillons avec une start-up franco-américaine dans le champ de l’IA. Nous avons déployé de nouvelles solutions collaboratives comme Slack. Notre chantier de plate-forme de services est justifié. Nous avons créé notre propre accélérateur technologique (MAIFx).... »
« Ici, le mot clé c’est ‘fast’, s’amuse Jonathan Cottrel. Quel que soit l’interlocuteur et son niveau hiérarchique, une question obtient une réponse immédiate. C’est la façon de fonctionner des start-up. » Pour sa première semaine, le binôme du Crédit Agricole a d’ailleurs réalisé un voyage initiatique au pas de charge : Tech and disrupt pour l’identification d’acteurs qui pourraient servir au Crédit Agricole ; European innovation day pour échanger avec des entreprises européennes présentes sur place ; session Blockchain, parce que c’est une technologie clé dans la banque de détail comme en financement et investissement, dans les métiers titres ou l’immobilier – avec son interlocuteur unique au Crédit Agricole. « Casser les silos et lever les freins à l’innovation, c’est l’objet d’un travail collaboratif, rappelle Raphael Bord. Nous espérons rentrer avec des POC (proof of concept, NDLR), des cas d’usage à valider et réaliser à Paris ».
« Mettre en œuvre un POC avec les données d’une banque en trois ou quatre mois, c’est déjà trop long, affirme Mehdi Bouarek, responsable business development US de Saagie, plate-forme qui permet de déployer des projets big data et d’embarquer de l’IA. Le délai raisonnable est de trois à six semaines. » Ainsi, dans la Silicon Valley, tout va plus vite. « Les groupes sont nombreux à venir découvrir cet écosystème et sa culture entrepreneuriale, constate Laurence Fabre, directeur exécutif de la chambre de commerce franco-américaine de San Francisco. Les Français cherchent l’inspiration autour d’un thème. » Ainsi, Dawex, place de marché pour la monétisation, le partage et l’acquisition de données, se pose en réponse à la DSP2 (directive de services de paiement) et la GDPR (règlement général sur la protection des données). Feedzaï, start-up de l’IA, identifie aussi la DSP2 comme une opportunité : « Chaque banque doit être en conformité, mais aussi se démarquer de ses concurrents », pointe Seth McNew, son porte-parole. Cloud Lending, solution dédiée au crédit et crédit-bail, développe pour sa part son portefeuille clients auprès de « grandes banques dont les systèmes d’information anciens ne peuvent être interrompus pour intégrer des nouveautés », précise William Wagner, vice president (VP) marketing.
Passage
L’écosystème de la Silicon Valley trouve ses racines dans les institutions académiques (Palo Alto, Stanford ou Berkeley) et concentre tous les maillons de la chaîne : start-up, fonds de capital-risque, grands des technologies, sociétés de conseil, etc. « Y être, c’est être au milieu de tout », résume Joe Boggio, VP du programme AIE et directeur innovation de Capgemini. Mais « la Silicon Valley est un lieu de passage », remarque Eric Buatois, gérant de Benhamou Global Ventures qui œuvre aux Etats-Unis, en France et en Israël.
Les idées ne manquent pas. L’argent non plus. Pour Benjamin Lévy, cofondateur de Boostrap Labs, un fonds spécialisé dans l’IA, « le capital est une commodité ». Et « 25 % à 30 % des investissements sont accordés au stade de la création d’entreprise, en capital-risque », estime Eric Buatois. « L’investisseur doit démontrer qu’il peut aider la start-up pour se distinguer car, pour de grands groupes, la barre est assez basse : 250.000 à 500.000 dollars. Le coût de la technologie, et donc du développement, est en baisse, précise Benjamin Lévy. De fait, 95 % des sorties de fonds sont réalisées par acquisition des sociétés. Celles-ci se font acheter : elles ne se vendent pas. » Pour les start-up, c’est l’eldorado. Mais elles doivent arriver armées puis se donner les moyens de se développer. « Pour moi, San Francisco est la place la plus concurrentielle du monde », relève Laurence Fabre.
« La Silicon Valley ne change pas : la culture de l’innovation et des partenariats, avec des capitaux patients est toujours la même, soutient Benjamin Lévy. Mais l’écosystème évolue au gré des technologies qui seront adoptées dans les cinq à sept ans à venir. » Et de préciser que c’est aussi le prérequis de son fonds qui a aujourd’hui investi dans onze sociétés, dont le personal banking assistant Roger il y a un an. « Entre la Silicon Valley et Paris, l’approche est la même à 80 % puisqu’il s’agit de délivrer de la valeur, souligne Mehdi Bouarek. Les 20 % restants sont d’ordre culturel : l’enthousiasme américain est une forme de politesse. Les Français ne doivent pas le prendre pour argent comptant. »
Viabilité
Les grands groupes doivent aussi prendre quelques précautions et composer avec la concurrence. « Les start-up peuvent fonctionner avec quelques milliers de dollars, mais constamment les sociétés se créent et disparaissent, avertit Dion F. Lisle, VP responsable fintech de Capgemini. Les banques ont d’abord besoin d’un POC : un prototype réalisé pour leurs besoins, avec leurs propres données. Capgemini s’assure que cette expérience peut grandir. » « Toutes les banques, dès lors qu’elles sont mondiales et quelle que soit leur origine, ont les mêmes interrogations, prévient Karthik Pawan, fintech business leader de Capgemini – qui ne cite pas plus ses clients que n’est divulgué le budget consacré à l’AIE. Nous veillons à ce que nos clients trouvent des solutions uniques qui les rendent crédibles dans un domaine spécifique et sur une durée suffisante. »
Si Capgemini se pose comme un maillon fort avec son flagship de San Francisco, d’autres structures françaises facilitent les interactions. Outre la chambre de commerce franco-américaine, c’est aussi le cas d’Impact USA, initié par Bpifrance avec Business France : un accélérateur avec deux écosystèmes (à San Francisco et New York) et un accompagnement en amont de l’immersion aux Etats-Unis. Dawex et Saagie en bénéficient. Pour cette dernière, sa levée de 4,5 millions de dollars en 2016 (auprès de BNP Paribas, Matmut, Bouygues ou CapHorn Investment) n’intégrait pas un passage si rapide outre-Atlantique. « On a démarré il y a trois mois. Un ajustement est nécessaire, avec un bridge en attendant la prochaine levée », explique Mehdi Bouarek.
Tout est, in fine, question de réseau. Près de 70.000 Français travaillent à San Francisco, notamment chez Paypal, Apple ou Square qui sont « de vrais leviers », note Laurence Fabre, en plus de quelques grands noms comme Renaud Laplanche (ex-Lending Club). « Aux Etats-Unis, on a toujours besoin d’une bonne recommandation. Le discours sur la Frenchtech donne une image positive. Surtout avec Viva Tech ou Station F. La communauté française est très soudée », assure-t-elle. « Plus de la moitié des salariés d’entreprises de la Vallée sont des migrants de première génération, abonde Eric Buatois. Le réseau français est en train d’atteindre la taille critique. Mais c’est un socle pour se soutenir. Pas pour rester entre soi. » Avec une nouveauté, ajoute-t-il : « Désormais, les idées et les fonds sont ici, dans la Silicon Valley, mais les produits sont développés ailleurs ».
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