La City fait tomber la cravate
« En l’espace de seulement huit ans, les habitudes vestimentaires dans la City ont été complètement chamboulées. » Libby Hart sait de quoi elle parle : ancienne vendeuse d’obligations au sein de différentes banques d’investissement dont la Société Générale, cette professionnelle a décidé de quitter le secteur bancaire en 2011 pour lancer une marque de vêtements dédiée aux femmes actives, « Libby London ». « Nous pensions qu’il y avait un véritable décalage entre les nouvelles attentes des femmes actives et l’offre du marché. » Car les salariés de la City, hommes ou femmes, ne s’habillent plus aujourd’hui comme il y a dix ou quinze ans. Et pour cause, les banques ont lâché du lest. En début d’année, Goldman Sachs a envoyé un mémo interne à ses salariés les informant d’un assouplissement des règles en la matière : « Etant donné notre philosophie et l’évolution de la nature des milieux professionnels à la faveur d’un environnement moins formel, nous pensons qu’il est temps de passer à un ‘dress code’ plus flexible dans l’entreprise. »
Ce mémo, co-signé par plusieurs dirigeants dont David Solomon, son PDG, n’entre pas dans les détails mais s’en remet au bon sens des salariés : « Tout un chacun sait ce qui se porte ou pas dans le milieu professionnel. » En 2017, la banque américaine avait déjà assoupli les règles vestimentaires dans sa division digitale. Il est vrai que David Solomon, qui a pris les rênes de l’institution de Wall Street il y a un an, a un profil atypique : il est aussi DJ – D.J. D-Sol est son nom de scène – et sait remiser costume et cravate au profit d’un look plus détendu. Dès 2016, JPMorgan Chase avait aussi allégé son dress code en faisant du « business casual » la nouvelle norme. A la City, cet assouplissement se manifeste par une modification des habitudes vestimentaires. Exit ou presque les pinstripes, ces costumes rayés si représentatifs de l’accoutrement traditionnel du banquier d’antan. « Les commandes de ‘pinstripes’ ont largement décliné au cours des quinze dernières années, remarque Colin Heywood, directeur général du très chic tailleur londonien Anderson & Sheppard. Un client sur trente commande encore ces costumes, souvent des personnes âgées qui en ont porté durant toute leur carrière et y trouvent un certain confort. » De nouveaux uniformes prennent le relais. « Le ‘travelwear’, avec ses matières légères et confortables, a gagné en notoriété auprès d’une clientèle de plus en plus nomade », poursuit le dirigeant d’Anderson & Sheppard. Toutefois, les codes couleurs restent sobres : pour les rencontres avec les clients, les costumes gris ou bleu foncé assortis à des chemises blanches ou bleues font toujours référence pour les hommes.
Talons litigieux
Les habitudes semblent aussi beaucoup différer en fonction des secteurs d’activités. Oliver*, qui exerce dans une société de gestion privée, y observe un certain traditionalisme : « Les clients s’attendent à ce que leurs gestionnaires de fortune s’habillent avec élégance. Le vêtement rime alors avec respect et déférence. » « Dans les activités de marché, nos ‘traders’ affichent une vraie décontraction : baskets aux pieds, cravate remisée dans les tiroirs de bureaux », raconte de son côté Livia*, qui travaille dans une grande banque d’investissement japonaise, « rien à voir avec nos collègues d’autres activités d’investissement, bien plus chics ». Flexibilité ne rime pas pour autant avec laisser-aller. En 2015, John McFarlane, alors président de Barclays, avait interdit aux salariés de se présenter chaussés de tongs ou de baskets et vêtus de T-shirts et jeans au siège londonien de la banque britannique à Canary Wharf.
Pour les femmes, cette tendance au relâchement introduit des codes qui restent encore à trouver. « L’évolution vers un style moins formel peut être un véritable casse-tête pour les femmes, note Libby Hart. Là où tailleurs pantalon ou tailleurs jupe étaient autrefois des références, le nouvel uniforme doit permettre aux femmes de rester sobres et élégantes – jupes trop courtes à proscrire – tout en évitant de tomber dans un classicisme trop affirmé et parfois vieillot. »
Dans cette équation, le port des talons est aussi un sujet litigieux. En mai 2016, Nicola Thorp, une réceptionniste, s’était vue renvoyée à son domicile dès son premier jour chez PwC parce qu’elle avait refusé de porter des chaussures à talons. Considérée comme un cas de discrimination sexuelle, l’affaire avait déclenché un véritable scandale médiatique. « Dans ces affaires, le droit marche main dans la main avec l’opinion publique », commente Nicholas Ralph, associé au sein du cabinet d’avocats Kingsley Napley. Suite à cette affaire, le gouvernement britannique avait publié au printemps 2018 des recommandations sur le code vestimentaire dans les entreprises. « L’action gouvernementale a amené l’idée que tout code qui traite différemment hommes et femmes est contraire à l’Equality Act, qui forme la base des lois anti-discrimination au Royaume-Uni, poursuit Nicholas Ralph. En substance, le nouveau code exige des employeurs qu’ils adoptent une approche qui ne tienne pas compte des sexes. » Reste que la discrimination vestimentaire serait encore un vrai sujet lors des entretiens d’embauche. Une étude publiée en 2016 par le gouvernement britannique démontrait que les banques d’investissement étaient plus enclines à embaucher des candidats issus des classes moyenne et supérieure au détriment de candidats aux origines défavorisées, peu au fait des « ‘dress codes’ opaques de la City », selon les termes du rapport. « Certains banquiers continuent à trouver inacceptable pour les hommes de porter des chaussures marrons avec un costume », relevait l’étude. Signe que les fashion faux pas peuvent encore coûter cher…
*Les prénoms ont été modifiés
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