Jean-Marie Mognetti (CoinShares) : « Avant d’approuver les ETF, la SEC a fait en sorte que l’industrie de la crypto se nettoie »
Début janvier, vous avez activé l’option de rachat du gérant américain spécialisé dans les actifs digitaux, Valkyrie Funds. Qu’est-ce qui motive cette décision ?
Ce projet d’acquisition – qui n’est pas encore finalisé (il a été annoncé en novembre dernier, ndlr) – répond à l’ambition de CoinShares d’avoir une présence globale, au-delà donc de sa position de leader européen des ETP crypto. Nous pourrions pour cela nous tourner vers l’est, mais l’essentiel des allocations des investisseurs asiatiques est redirigé vers des produits américains. Nous nous tournons donc vers l’ouest, mais en nous assurant que nous avons une valeur ajoutée à apporter sur ce marché : nous ne voulons pas donner raison à l’adage qui veut que les Etats-Unis soient un cimetière des éléphants pour les entreprises européennes ! L’acquisition de Valkyrie est une opportunité que nous avons saisie : leur ETF bitcoin spot fait partie de ceux agréés par la SEC en janvier. Cela nous permet de nous mettre sur la grille de départ, et ainsi conserver notre position d’acteur d’avant-garde sur le marché des actifs digitaux. Ce n’est toutefois pas tant sur ces ETF que nous comptons faire valoir notre valeur ajoutée : nous proposons ce type de produits depuis 2015 en Europe, mais nous serons face aux Etats-Unis à des mastodontes comme BlackRock ou Fidelity qui ont une force de frappe bien supérieure en termes de distribution et de marketing. Notre priorité est plutôt de trouver des produits novateurs et complémentaires à cette offre standard.
Auriez-vous un exemple ?
Aujourd’hui, un des produits phare de Valkyrie est leur ETF WGMI, acronyme pour « We’re Gonna Make It », en référence à la culture crypto. C’est un produit spécialisé qui investit en actions dans les entreprises de minage d’actifs digitaux. Il permet d’avoir une exposition au secteur de la crypto, tout en adoptant un angle technologique plus large puisque l’industrie du minage est très liée à celle des semi-conducteurs. C’est l’ETF qui a enregistré la meilleure performance aux Etats-Unis en 2023.
Que vous ont inspirées les premières semaines de cotation des ETF bitcoin au comptant américains ?
Il n’a fallu que quelques semaines à BlackRock pour atteindre l’encours que CoinShares a mis dix ans à construire en Europe ! Nous nous sommes développés dans ce qui n’était encore que la préhistoire de la crypto, une phase de découverte où il fallait faire accepter les actifs digitaux. Avec la SEC et des acteurs comme BlackRock et Fidelity, le marché entre dans une phase d’accélération. C’est le début des temps modernes !
Il n’a fallu que quelques semaines à BlackRock pour atteindre l’encours que CoinShares a mis dix ans à construire en Europe !
La page du scandale FTX est donc tournée ?
Les procès et la faillite de FTX ne sont pas encore totalement réglés, mais effectivement, avant d’approuver les ETF, la SEC a clairement fait en sorte que l’industrie de la crypto se nettoie. Simultanément, elle a aussi travaillé avec le FASB (Financial Accounting Standards Board) pour que des standards comptables compatibles aux actifs digitaux soient mis en place : il est indispensable d’avoir un traitement comptable juste pour que les bilans puissent être lisibles par les investisseurs sans nécessité de retraitement. Côté européen, c’est un sujet qui n’a pas encore été réglé.
Existe-t-il un risque que l’Europe, pourtant pionnière, se fasse distancer ?
Tout d’abord, le fait que la SEC ait agréé des ETF bitcoin ne veut pas dire qu’elle va tout accepter. L’approbation d’ETF sur Ethereum pourrait par exemple être plus compliquée (du fait de la pratique de staking, l’ether pourrait ne pas avoir le même statut juridique que le bitcoin, ndlr). L’Europe, de son côté, est en train de mettre une régulation en place sur son marché, MiCA (Markets in Crypto-Assets), et beaucoup d’investisseurs institutionnels attendent ce blanc-seing pour se positionner sur les actifs digitaux. Les assureurs-vie italiens, par exemple, ont le droit de mettre des ETP crypto dans leurs produits, mais ne le font pourtant pas encore car ils attendent que le marché soit régulé. Le législateur européen a voté cette loi, mais il faut maintenant que les régulateurs de chaque pays la mettent en application. Or, ils n’ont pas de budget dédié pour faire face à cet élargissement de leur périmètre. Il y a donc beaucoup de questions qui restent en suspens en Europe.
Cela va être plus difficile pour des marques américaines de pénétrer le marché européen
Ne craignez-vous pas que les acteurs américains s’installent sur le marché européen ?
C’est déjà le cas : Fidelity a une offre en Europe, Invesco également, avec CoinShares d’ailleurs. Mais le marché européen est plus mûr. Il est à la fois plus ancien – les investissements dans les ETP cryptos ont commencé dès 2015 – et plus concurrentiel – plusieurs acteurs sont présents alors qu’aux Etats-Unis, le marché était jusqu’ici seulement tenu par Grayscale. Cela va donc être plus difficile pour des marques américaines de pénétrer le marché européen. Il reste en revanche plus fragmenté.
Votre offre est aujourd’hui centrée sur des produits de gestion passive. Une approche active pourrait-elle avoir du sens ?
Les investisseurs vont commencer par se positionner sur des expositions au bêta du marché crypto, avant de chercher de l’alpha. Toutefois, il faut du temps pour construire ce type d’offre et disposer de suffisamment de track record. Nous avons donc commencé à y travailler en août dernier, en lançant notre offre de hedge fund, pour être prêts lorsque le marché sera mature.
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