L’essor du DAF à la demande

le 24/01/2019 L'AGEFI Hebdo

Le temps partagé permet aux directeurs financiers (DAF) de se tailler une activité sur-mesure… tant pour eux-mêmes que pour leurs clients. A la clé, une liberté retrouvée et le sentiment de se sentir utile.

L’essor  du DAF à la demande
(Fotolia)

Difficile de connaître le nombre exact de directeurs financiers (DAF) « pratiquants ». Mais l’engouement pour le temps partagé semble aller grandissant, si l’on en croit la première enquête menée sur le sujet par l’Association nationale des directeurs financiers et de contrôle de gestion (DFCG). Un observatoire alimenté par les réponses de 440 professionnels, parmi lesquels plus de 130 DAF à temps partagé (TP). Ainsi que 170 DAF intéressés par ce mode d’exercice de leur métier ou d’ores et déjà en phase de lancement de leur activité (une petite cinquantaine).

La différence avec le manager de transition ? « Ce sont deux cousins germains, répond Xavier de Saint Marc, DAF TP, fondateur et dirigeant du cabinet de DAF indépendants DSM-Gestion. Le client, qui veut une compétence financière à un moment donné, ne fait pas forcément le distinguo. Dans un cas, un grand groupe ou une ETI fait appel à un manager pour une mission ponctuelle faute de compétences internes suffisantes. Le DAF TP propose, lui, un accompagnement dans le temps à des TPE et PME n’ayant pas encore de service financier. »

C’est d’ailleurs après avoir fait appel à un manager de transition que cet ancien directeur financier très expérimenté a caressé l’idée de devenir indépendant. La conjonction de son licenciement économique et d’une première proposition de mission auprès d’une PME en croissance ont achevé de le convaincre : « J’avais un parcours et une offre de services crédibles, c’était le bon moment. » La multiplicité des interventions l’amènera ensuite à créer son réseau de DAF free-lances à qui il sous-traite des contrats.

Hautement diplômée et chevronnée – 77 % des DAF TP de l’enquête affichent plus de dix ans d’expérience professionnelle en finance –, cette population n’est pas si « senior » qu’on pourrait le croire. Elle aurait même tendance à rajeunir : près la moitié (47 %) ont moins de 50 ans. C’est le cas de 54 % des futurs DAF TP. Et, selon Xavier de Saint Marc, « ils ne sont absolument pas animés par un esprit ‘préretraite’. Ce sont des gens qui veulent ‘bosser’ ».

Pied d’égalité

Ce qui ne les empêche pas d’apprécier la liberté d’organisation qu’offre ce mode de travail. En quête d’une nouvelle façon de mener sa barque, Alexandra de Verdière, 43 ans, a quitté son entreprise avant d’opter pour le temps partagé (lire encadré). Elle travaille aujourd’hui pour le Lab RH (association de promotion de l’innovation RH rassemblant 420 membres), où elle a d’abord été appelée « en pompier » pour mettre en place des outils et processus appropriés. Elle accompagne maintenant la structure de manière régulière, à raison de trois jours par semaine, dont deux sur place et une journée flottante.

« L’avantage du free-lance, c’est qu’il travaille quand il veut. » Pas question pour elle de travailler à temps plein : « Je suis passée à une autre étape de ma vie. C’est un choix. Je peux, de cette façon, m’occuper de ma famille et m’investir dans des projets plus personnels. » Autre avantage non négligeable : « Nous sommes sur un pied d’égalité avec l’entreprise qu’on accompagne. C’est une relation client-partenaire très agréable, car on peut se dire les choses et être constructif », considère-t-elle.

Selon l’observatoire, les DAF TP sont presque autant à avoir sauté le pas par choix délibéré (47 %) qu’en raison d’une opportunité suite à un virage dans leur carrière (53 %). Et ils sont relativement jeunes dans le « métier » : 41 % le pratiquent depuis moins de deux ans, contre seulement 27 % depuis plus de cinq ans.

Si la souplesse est un atout majeur, la motivation première des intéressés est souvent ailleurs. DAF « à la carte », Guy Degeorges a eu le temps d’y réfléchir, durant douze années passées au sein de filiales d’un grand groupe de presse, où « le manque de sens de certaines tâches finit par émousser l’enthousiasme initial ». Puis dans « l’univers rugueux des PME », où il trouve son compte pendant sept ans… avant de finir par s’ennuyer dans les périodes creuses.

« Un soir, un ami, numéro 2 d’une société de 50 personnes, m’a appelé. Le lendemain, il avait une réunion avec un de ses actionnaires, dont le service d’audit lui avait envoyé des tableaux auxquels il ne comprenait rien. Je lui ai fourni un décryptage. Six mois plus tard, il devenait mon premier client que j’ai accompagné pendant un an », raconte Guy Degeorges. Qui s’était entre temps délesté de son CDI pour venir en aide aux PME. « Le comptable est plutôt dans la procédure. Pour assurer les volets contrôle de gestion et stratégie financière, le DAF TP intervient rapidement et utilement auprès du chef d’entreprise. La variété des missions et la reconnaissance de mes clients sont mes premiers moteurs. »

Le chaînon manquant

Guy Degeorges, qui a créé sa structure (En Bref) en 2009, s’est tourné par goût vers l’industrie culturelle, la communication et la presse. Il travaille aujourd’hui pour un client deux jours par semaine, consacre une autre demi-journée à une start-up et mène des missions ponctuelles, dont des recherches de financements. Agenda professionnel qu’il combine avec des activités d’enseignement de la finance d’entreprise au Cnam et à Skema Business School.

Il en est convaincu : « Le DAF TP est le chaînon manquant entre l’expert-comptable, le DAF d’ETI et le grand cabinet de conseil. Tant pour la gestion quotidienne que pour soutenir les PME en difficulté. » Xavier de Saint Marc abonde : « Il y a des parts de marché à prendre ! » Selon l’enquête de la DFCG, les clients sont, sans surprise, essentiellement des TPE/PME, et des jeunes pousses qui n’ont pas les moyens de s’offrir un DAF à temps plein. Mais des sociétés matures, des ETI et des groupes font aussi appel à leurs services pour des missions d’expertise ciblées.

De fait, le DAF TP intervient avant tout en finance opérationnelle (95 % de répondants) avec, note l’observatoire, une large palette de compétences en gestion de trésorerie, optimisation du besoin en fonds de roulement, contrôle de gestion et amélioration des processus. Il apporte aussi son expertise en haut de bilan (51 %) : recherche de financements, fusions-acquisition, LBO… Il peut s’atteler à des domaines connexes : RH, juridique et informatique. Et intervenir « en pompier » (44 %) pour aider à résoudre des difficultés d’ordre financier, de gouvernance ou d’organisation. Un côté « couteau suisse » qu’il doit conjuguer avec « un discours et une démarche commerciale qui tiennent la route, car le réseau s’épuise vite », prévient Xavier de Saint Marc.

une bonne organisation

Isabelle Crouzille, 54 ans, DAF TP depuis 2003 (lire encadré), estime nécessaire de développer « une offre claire ». « J’interviens en complément d’un service comptable et propose d’accompagner l’entreprise pendant au minimum six mois, en expliquant ce que je peux mettre en place, accompagnement qui se prolonge le plus souvent au-delà d’un an. » Sa spécialité ? Les PME et ETI patrimoniales à capitaux ouverts : « Tout se complique quand les projets  investisseurs/famille divergent et, à ce moment-là, il faut savoir se rendre disponible. » Mais avoir un planning en dents de scie n’est pas pour déplaire à cette ancienne salariée qui, après la naissance de son fils, ne se voyait plus travailler tous les jours de 8 heures à 19 heures. Les DAF TP installés depuis moins de deux ans tournent principalement avec deux ou trois clients, pour quelques mois. Les profils aguerris (plus de cinq ans d’exercice) revendiquent trois clients ou plus, pour des missions de plus d’un an. Pour Isabelle Crouzille, qui en accompagne trois, « cela demande de l’organisation. Surtout lorsqu’il arrive que les clients aient les mêmes priorités ».

Une chose est sûre : l’attrait financier du temps partagé est… limité. « Le revenu est satisfaisant, mais bien inférieur à ce que peut prétendre un DAF en ETI, surtout dans le coté ! » reconnaît volontiers Isabelle Crouzille. Le démarrage de l’activité est très progressif. Il faut accepter l’incertitude et pouvoir gérer les « intercontrats ». L’observatoire donne un tarif journalier médian de 950 euros en Île-de-France – et montre un écart de 17 % du tarif moyen entre la région parisienne et la province. 57 % des DAF TP facturent plus de 100 jours par an, mais seuls 35 % en facturent plus de 150 – ce que l’on considère être un bon niveau d’activité équivalent à un temps plein pour un profil expérimenté. Un niveau atteint ou dépassé pour 60 % des DAF TP de plus de cinq ans d’ancienneté. Leur chiffre d’affaire ? En 2017, 50 % des DAF TP interrogés ont facturé plus de 80.000 euros. 17 % ont dépassé 150.000 euros.


Un label « TP »

- La DFCG, qui compte un groupe de DAF TP dans ses rangs, propose une labellisation des professionnels exerçant en temps partagé.
- Les intéressés désireux de faire reconnaître leurs compétences présentent leur dossier devant un jury indépendant et pluridisciplinaire.
- Une petite dizaine de DAF TP sont à ce jour labellisés.

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