Quand les sanctions se banalisent
Pour qui s’en tient aux profils boursiers, l’été 2018 restera un bon cru. Les menaces de guerre commerciale qui s’aggravent n’ont pour l’instant guère eu de conséquences fâcheuses sur la croissance, notamment aux Etats-Unis. Soutenus par la réforme fiscale et des rachats d’actions frénétiques, Wall Street caracole, ne voulant considérer que l’activité et les profits des entreprises, plus solides que jamais. L’inflation qui remonte et les perspectives de taux qui en découlent ne pèsent pas pour l’instant sur le moral inoxydable des investisseurs. Pourtant, leur paysage s’est assombri. Le contexte géopolitique se dégrade, le plus souvent au gré des foucades du président de la première puissance de la planète. Il s’accompagne d’un fait nouveau, le recours de plus en plus fréquent et de moins en moins contrôlé à un moyen de pression qui a cessé de jouer son rôle de dernier recours : les sanctions.
L’attitude de Donald Trump à l’égard de la Turquie marque un précédent. Pour obtenir la libération d’un pasteur américain injustement accusé de terrorisme, le président des Etats-Unis n’a pas hésité à annoncer unilatéralement des sanctions à l’égard d’un Etat allié, de surcroît membre crucial de l’Otan, dans le but avoué de l’amener à résipiscence, au besoin par le biais d’une crise de change. Certes, cette crise, qui a fait perdre à la Livre 1/5 ème de sa valeur en quelques jours, n’a rien pour surprendre dans un pays aussi déséquilibré et endetté que la Turquie (lire page 18); et qu’elle n’ait eu que des conséquences limitées sur les autres pays émergents est rassurant. Mais qu’une décision aussi dangereuse contre un pays clé d’une région capitale ait été prise sans concertation aucune avec les alliés des Etats-Unis, pour ne pas parler de l’ONU, montre que le risque politique, et par conséquent le risque-pays, change de nature. Il n’est plus d’Etats ou de régions du monde, amis ou ennemis, qui ne puissent, du jour au lendemain, sous un prétexte ou un autre, être frappés sans préavis par la foudre des sanctions.
Il ne faut espérer aucun retour en arrière. D’abord parce qu’un nombre croissant de pays recourent à ce mode de gestion des conflits ; ensuite parce que les sanctions entraînent des contre-sanctions ; enfin parce que l’effet immédiat et spectaculaire qu’elles peuvent susciter a de quoi pousser les décideurs politiques en mal de popularité à y recourir sans réserve. Les mois qui viennent pourraient en apporter la preuve. Dans la perspective des élections de mi-mandat aux Etats-Unis, et dans sa logique revendiquée du « seul contre tous » pour complaire à ses électeurs, la tentation sera grande pour Donald Trump d’infliger sans retenue ses punitions expéditives, au risque de déséquilibrer des marchés entiers, comme on l’a vu avec celui de l’aluminium dans le cas de Rusal. La banalisation des sanctions est une réalité qui justifie que les investisseurs, plutôt que de somnoler sur le mol oreiller des indices, optent plutôt pour le qui-vive.
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