« Le besoin d’investir des 5 % les plus riches a trouvé un débouché dans le besoin d’endettement du reste de la population »
Vous établissez un lien entre l’explosion des inégalités de revenus, l’augmentation de l’endettement et l’émergence d’une crise économique. Dans quel cadre théorique vous situez-vous ?
Notre modèle ne repose pas sur un cadre théorique particulier. Il s’agit d’un modèle d’équilibre général standard qui part de l’hypothèse qu’un choc sur la distribution des revenus a un impact macroéconomique en termes d’endettement des ménages. Au sommet de la distribution des revenus, nous avons modélisé la catégorie des 5 % les plus riches de la population : les investisseurs. Cette catégorie soit ne travaille pas, soit est constituée, par exemple, de salariés d’institutions financières qui reçoivent des stock-options, des primes. Leurs revenus sont tels qu’ils ont épuisé les possibilités qu’offre la société de consommation et se mettent à valoriser le fait d’accumuler de la richesse. Le sociologue Max Weber l’a bien expliqué lorsqu’il aborde la recherche de prestige, l’esprit capitaliste. Cela explique le fort taux d’épargne de ces 5 % dont le besoin d’investir s’est considérablement accru en amont de la crise de 2008-2007.
Que dire des 95 % restants de la population ?
Ils connaissent depuis plusieurs années un recul de leur niveau de vie en termes relatifs ou absolus et cherchent le moyen de résister à ce déclin, voire même d’améliorer leur standard de vie car ces ménages gardent l’espoir d’un rattrapage ultérieur. Cela se traduit par un besoin de crédit plus important, ce qui stimule l’offre de prêts des banques. Le dynamisme de l’encours des dettes, transformées en actifs financiers, apporte à l’épargne des 5 % les plus riches de nouvelles possibilités d’investissement. La boucle est bouclée : le besoin d’investir des plus riches trouve un débouché dans le besoin d’endettement des 95 % restants. Mais ce système conforte et amplifie les inégalités de distribution des revenus avec en parallèle une influence politique accrue des 5 % en faveur d’une fiscalité allégée sur les revenus du capital et d’une dérégulation des services financiers. Ces mécanismes sont à l’origine de la crise des subprimes mais aussi de celle de 1929.
Mais votre modèle est contesté par certains qui considèrent les inégalités comme un facteur exogène à l’économie…
Oui. Pour expliquer les crises, ces économistes préfèrent évoquer les cycles économiques. Nous travaillons actuellement à un enrichissement de notre modèle en intégrant des facteurs externes qui ont contribué à maintenir de faibles coûts de refinancement comme la Chine. Une partie de l’endettement des ménages américains a été rendue possible par les flux de capitaux internationaux attirés par l’économie américaine, ce qui a nourri le déficit extérieur américain.
Propos recueillis par LC
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