FOOTBALL ET FINANCE - Les fonds à la limite du hors-jeu
Sport le plus populaire au monde, le football a beau générer des milliards d’euros chaque année – hors pandémie mondiale bien sûr –, les exemples d’investisseurs ayant fait fortune dans cette industrie ne sont pas légion. Néanmoins, depuis quelques années, plusieurs fonds d’investissement ont tenté le pari de créer de la valeur dans cette industrie du spectacle, notamment en France. « Les fonds d’investissement restent pour le moment assez peu présents dans le football européen et français. Leur arrivée dans le capital de certains clubs s’est plutôt faite de façon opportuniste sans que cela ne traduise l’exécution d’une stratégie préétablie, observe Guillaume Kuperfils, associé de Mayer Brown. En France, Oaktree à Caen et Redbird Capital à Toulouse sont les premiers exemples de mise en œuvre d’une stratégie de plateforme paneuropéenne. »
L’année 2020 a été marquée par plusieurs investissements par ces fonds en France, tous dans des clubs de Ligue 2. Outre la reprise de Toulouse et de Caen, le club de Troyes a également été racheté par le City Football Group (CFG), une émanation d’Abu Dhabi, par ailleurs propriétaire de Manchester City en première ligue anglaise.
Ces investissements, encore récents, faisaient suite à l’entrée des fonds américains GACP et King Street au capital des Girondins de Bordeaux en 2018. Les investisseurs misaient essentiellement sur le projet sportif du club et le trading de joueurs pour créer de la valeur. Mais au bout d’un an, constatant les défaillances de gestion de GACP, King Street a décidé de reprendre la main sur la gouvernance et le management afin de mieux structurer le club. Le redressement aurait peut-être réussi si la crise du Covid-19 – conduisant à l’arrêt de la saison 2019-2020 puis une reprise des matchs à huis clos la saison suivante – et l’affaire Mediapro – le diffuseur sino-espagnol qui a fait exploser le montant des droits TV avant de se déclarer insolvable – n’étaient pas venus grever les finances du club de manière fatale. « Le Covid et Mediapro sont arrivés avant que le club n’ait eu le temps de retourner son modèle. King Street a alors dû assumer le rôle d’actionnaire à un moment où tout retour sur investissement devenait impossible. Ils ont vu arriver la catastrophe et ont préféré se retirer », résume Nicolas Blanc, fondateur du cabinet de conseil Sport Value.
Clubs exsangues
Cet exemple démontre que la crise du Covid et, surtout, le fiasco Mediapro ont fortement fragilisé les clubs professionnels français déjà en délicatesse avec leurs finances depuis plusieurs années. Dans un entretien à L’Equipe mi-juillet, Jean-Marc Mickeler, patron de la Direction nationale du contrôle de gestion (DNCG), le gendarme financier du football français, a tiré la sonnette d’alarme sur l’avenir des clubs : « En deux saisons, [les clubs français] ont perdu 700 millions d’euros de recette : 400 millions de droits télévisés et 300 millions de transferts. Quand on ajoute les autres éléments liés à la crise du Covid (billetterie, sponsoring), on arrive à une perte de 730 millions en 2020-2021. […] Avant transferts, on est sur une perte de 1,4 milliard d’euros. […] On est à l’os. »
Pour les fonds, la perspective d’un retour sur investissement semble difficile à envisager à moyen terme, même si l’arrivée d’Amazon a permis de redonner de la visibilité sur les droits TV, néanmoins en forte baisse. « Si un investissement dans un club est rentable, on ne le sait qu’à la fin car les clubs ne versent pas de dividendes. On ne peut compter que sur la croissance de la valorisation », glisse un fonds proche du monde du football, préférant rester anonyme. La dépendance des clubs aux droits télé, dans le contexte actuel, et les aléas qui entourent une stratégie de trading de joueurs (blessures, niveau insuffisant, crise économique) rendent dès lors les perspectives de gains très incertaines.
Une thèse d’investissement moins dépendante de ces droits TV consiste à créer un portefeuille d’actifs en prenant des parts dans différents clubs pour les faire interagir. Cette stratégie consiste à hiérarchiser les clubs au sein du portefeuille afin de permettre au club prioritaire de faire progresser ses jeunes joueurs dans un autre club du propriétaire, tout en s’assurant d’un « droit de préemption » sur les pépites qui éclosent dans ce club. C’est notamment le schéma appliqué par CFG qui, outre Manchester City, possède une dizaine de clubs dont Girone en Espagne, le New York City FC et, depuis l’an dernier, Troyes. Et il semble que Redbird, très actif dans le sport américain, suive la même démarche. Il a repris le club toulousain mais a surtout investi dans Fenway Sports Group, propriétaire du grand Liverpool FC.
Mais l’approche la plus prudente pour les fonds désireux d’investir en fonds propres dans un club consiste d’abord à prendre des participations minoritaires. C’est le cas, entre autres, de l’américain Ares Management qui vient d’acquérir 34 % du capital de l’Atlético Madrid, ou de Silverlake qui a investi 500 millions de dollars dans CFG. « La plupart des fonds ne sont pas des experts sectoriels, donc ils entrent en minoritaires pour s’acculturer au football européen, explique Nicolas Blanc. C’est en revanche plus compliqué à faire en France car les actionnariats des clubs sont très concentrés, ce qui rend difficile l’acquisition de parts minoritaires. »
La présence des fonds d’investissement reste donc marginale dans le secteur et, selon plusieurs spécialistes, devrait le rester. « Les fonds de private equity classiques sont encore rares dans l’actionnariat des clubs de football car ce sont des dossiers souvent difficiles à défendre devant leurs comités d’investissement, notamment en raison de l’aléa sportif qu’est le risque de descente en division inférieure. Pour des investisseurs américains, habitués aux ligues fermées, ce risque peut être rédhibitoire », estime Guillaume Kuperfils.
Nouvelle approche
Cela ne les empêche pas d’explorer d’autres pistes pour gagner de l’argent dans le football. La dette privée peut alors apparaître comme une solution moins risquée. « La dette privée s’est beaucoup développée en dix ans dans le secteur, et ce type de financement est de plus en plus sophistiqué au sein de clubs qui ont développé des fonctions finance très compétentes, allant même jusqu’à réaliser des opérations de titrisations complexes », expose Jean-Philippe Bescond. « Les fonds de dette sont naturellement plus intéressés par le football où ils arrivent à avoir des rendements autour 15 %-20 % mais avec le risque de reprendre l’actif en cas de défaut. On l’a vu avec Fortress à Bordeaux, Elliott à Lille et Milan, mais c’est surtout au Royaume-Uni que la pratique s’est installée », abonde Guillaume Kuperfils. Si Elliott a dû éjecter Gérard Lopez après lui avoir prêté de quoi racheter Lille en 2017 du fait d’une gestion financière beaucoup moins reluisante que les résultats sportifs du club, rien ne dit qu’il n’a pas récupéré sa mise en passant la main à Merlyn Advisors.
Mais avant tout, les fonds lorgnent avec intérêt le développement par les ligues de football de sociétés commerciales dédiées à la gestion de leurs droits sportifs (droits TV, marque). Cette approche a l’avantage de permettre aux investisseurs d’investir dans les championnats plutôt que dans les clubs, éliminant de fait l’aléa sportif. La série A italienne a été la première à franchir le pas l’an dernier en cédant 10 % d’une structure nouvellement créée pour 1,3 milliard d’euros aux fonds CVC et Advent, associés à l’italien Fondo FSI.
Une manne financière qui intéresse de nombreux championnats, dont la France, pour venir aux secours de clubs à l’agonie. « Ces fonds viennent pour optimiser l’exploitation des droits TV qui sont supposés être en constante augmentation. Ils seront donc plus présents à l’avenir dans les droits TV que dans les clubs », anticipe Jean-Philippe Bescond. Les réflexions sont donc en cours à la Ligue de football professionnel (LFP), avec l’appui des banques Lazard et Centerview Partners. « La Ligue a besoin de stabilité, donc la création d’une société commerciale lui offrira une meilleure visibilité, redonnera confiance dans l’écosystème (politique, diffuseurs, fans) et attirera davantage de capitaux », conclut Nicolas Blanc.
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