AbbVie met au défi le fisc américain
AbbVie donne raison à Jack Lew. Le laboratoire américain a officialisé le 18 juillet l’accord trouvé avec Shire pour le rachat de son concurrent britannique, au prix de 32 milliards de livres. L’annonce intervient quelques jours après la diatribe lancée par le secrétaire au Trésor des Etats-Unis contre les «tax inversions», ces acquisitions qui permettent aux groupes américains d'émigrer vers des cieux fiscaux plus cléments. AbbVie en constitue le dernier exemple: la transaction lui permettra d’installer au Royaume-Uni sa résidence fiscale.
Grâce à la manœuvre, AbbVie abaissera de 22% à 13% son taux d’imposition moyen. Pour l’investisseur, c’est la promesse d’une progression mécanique du bénéfice par action. Shire a su en profiter, en ne cédant aux avances du groupe qu’au bout de la cinquième offre, à 52,48 livres par action, et avec une prime de 53% sur cours début mai, quand le dossier est devenu public.
Depuis le début de l’année, et hors Shire, les entreprises américaines ont annoncé l’équivalent de 114 milliards d’euros d’acquisitions hors de leurs frontières, un montant en hausse de près de 73% sur un an, selon des statistiques compilées pour L’Agefi par Mergermarket. L’Irlande, dont le taux d’impôt sur les sociétés est de 12,5%, a constitué leur première destination avec 35 milliards d’euros, quasi exclusivement dans le secteur de la santé et de la pharmacie.
Les statistiques n’isolent pas les M&A à caractère purement fiscal. L’offre d’AbbVie sur Shire, d’ailleurs, est en premier lieu motivée par le souci de diversification du laboratoire, aujourd’hui très dépendant d’un médicament contre l’arthrite. Mais l’élément fiscal a joué un rôle dans plusieurs autres transactions emblématiques. En juin, le fabricant d’appareils médicaux Medtronic a annoncé le rachat pour 43 milliards de dollars (31,7 milliards d’euros) de Covidien, une société d’origine américaine et basée en Irlande depuis 2009. Mylan a mis la main début juillet sur les activités génériques d’Abbott, avec la volonté d’installer la résidence fiscale du nouvel ensemble aux Pays-Bas. Pfizer aurait transféré la sienne en Grande-Bretagne s’il était arrivé à ses fins sur AstraZeneca.
Reste à savoir si le Congrès américain sera en mesure d’endiguer le phénomène. Dans un courrier aux parlementaires, Jack Lew a réclamé un changement législatif avec un effet rétroactif à mai 2014. Il ne fait que reprendre une récente proposition démocrate: pour réaliser le transfert de résidence fiscale lors de telles opérations, le capital de l’entité fusionnée devrait être détenu à 50% au moins par des actionnaires étrangers, et non plus 20%, ce qui découragerait en pratique de nombreux deals de ce genre. Une autre proposition, portée par la représentante démocrate du Connecticut, Rosa DeLauro, vise à écarter des contrats publics les groupes qui se sont installés dans des paradis fiscaux.
Mais pour nouer un accord bipartisan, le camp républicain réclame, lui, une réforme plus large de la fiscalité des entreprises aux Etats-Unis. Celle-ci se distingue par un taux facial d’impôt sur les sociétés parmi les plus élevés du monde, à 35%, et par un système qui taxe le rapatriement des profits dégagés hors du pays.
Les entreprises américaines ont donc laissé s’accumuler au fil des années dans leurs filiales étrangères une montagne de cash estimée aujourd’hui à 2.000 milliards de dollars. Un trésor de guerre que les «tax inversions» leur permettent aussi d’employer.
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