La taxe carbone, projet diplomatique
Difficile de jouer les leaders en 2021 lorsque l’on a failli sur une question aussi vitale que la stratégie vaccinale contre le Covid. Telle est pourtant l’ambition de l’Union européenne dans un domaine d’égale importance en matière de santé publique, la lutte contre le changement climatique. La Commission se propose de dévoiler d’ici l’été son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, jugé indispensable aux objectifs de baisse des émissions de gaz à effet de serre que le continent s’est fixés. Les mots ont leur importance : pas question de parler de taxe, synonyme de décision à l’unanimité au Conseil européen. Ces précautions sémantiques n’ont pas empêché John Kerry, l’envoyé spécial du président américain Joe Biden pour le climat, d’émettre le mois dernier des réserves contre un tel dispositif.
Tout juste revenus dans l’Accord de Paris, les Etats-Unis ont à la fois raison et tort. Dans une logique de marché, plus le carbone coûtera cher à émettre selon une trajectoire définie à l’avance, plus les consommateurs et les producteurs auront un intérêt à décarboner l’économie. L’Europe a pris l’initiative il y a plusieurs années en créant un marché des quotas de CO2, dont les prix sont encore loin d’être dissuasifs, mais dépassent ce qui se fait dans d’autres régions. Cette démarche n’a de sens que si elle se double d’un mécanisme d’ajustement aux frontières. Pour une économie aussi ouverte que celle de l’Union, pénaliser uniquement ses industries polluantes reviendrait à encourager des délocalisations massives vers des régions moins regardantes sur leur bilan carbone, sans diminuer d’un iota les émissions globales. Il faut donc appliquer une taxe carbone aux importations qui ne respecteraient pas les standards européens, sans que cet instrument puisse passer pour protectionniste aux yeux de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Voilà qui ouvre un champ infini de subtilités juridiques et techniques, et force les gouvernements à accompagner les populations les plus fragilisées par la transition verte. Des bonnets rouges aux gilets jaunes, la question a laissé un souvenir cuisant en France.
Ne rien faire n’est pourtant plus une option. L’Union européenne donne le tempo, mais elle doit surtout faire de son projet un levier diplomatique et faire miroiter à ses partenaires l’intérêt d’une démarche partagée. Les taxes carbone seront efficaces à condition d’élargir le plus possible le cercle des pays qui les appliquent et de pousser ainsi dans leurs retranchements les « passagers clandestins » du réchauffement – tout comme la réforme de l’imposition des multinationales s’entend au moins à l’échelle des économies développées et non d’une zone géographique. Bruxelles et Washington ont tout intérêt à faire partie du même club.
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