Finance : quand l’ESG pique sa crise
Stuart Kirk voulait susciter le débat, il a réussi son pari. Le responsable de l’investissement durable chez HSBC AM, désormais suspendu de ses fonctions, n’a pas rendu service à son employeur en fustigeant les prophètes de l’apocalypse climatique avec son désormais célèbre : «qui se soucie que Miami soit six mètres sous l’eau dans cent ans ?».
Pour ses partisans, il n’a fait qu’exprimer tout haut ce que beaucoup penseraient tout bas dans l’asset management. Ses détracteurs, plus nombreux, y verront la preuve du cynisme de financiers qui privilégieraient leurs profits à court terme sous le vernis trompeur d’un marketing environnemental et social.
Si la controverse a pris une telle ampleur, c’est que Stuart Kirk rompt le consensus mou autour de l’ESG. Evacuons d’emblée les formules provocantes et les accusations de climato-scepticisme. En affirmant que les effets du changement climatique, dans quelques décennies, n’ont guère d’intérêt à l’instant T pour un investisseur gérant ses risques financiers, l’ex-éditorialiste du Financial Times touche un point sensible. Le coût croissant des catastrophes naturelles pour les assureurs, visible dès aujourd’hui, pourrait infirmer sa thèse. Mais d’autres métriques la confirment : les valeurs pétrolières et gazières de l’indice S&P 500, par exemple, bondissent de 64 % depuis le début de l’année.
Injonctions contradictoires
Les marchés financiers, conscients de la menace environnementale à long terme, restent pour bonne part incapables de l’intégrer dans les cours des actifs. Pas plus qu’ils ne réagissent aux plans « net zéro carbone » annoncés par les entreprises. Le risque climat est difficile à mesurer et à traduire en décisions d’investissements. C’est tout l’enjeu des nombreux travaux en cours sur les normes extra-financières ou les tests de résistance climatiques, qui doivent pousser les acteurs de la finance à intégrer dans leurs modèles les externalités négatives de leur activité et celles de leurs clients.
La guerre en Ukraine a aussi provoqué une crise de croissance de l’approche ESG, dont les différentes composantes peuvent nourrir des injonctions contradictoires. Du jour au lendemain, des secteurs contestés – l’armement, le gaz – ont retrouvé leur pleine légitimité dans des portefeuilles dits responsables. Là aussi, entre labels, données et pratiques hétérogènes, la gestion d’actifs cherche sa voie.
Le secteur financier n’est pas l’unique responsable de ces inefficiences. Il ne peut surtout, à lui seul, résoudre un problème qui le dépasse. C’est aussi ce qu’a voulu démontrer, en termes sans doute mal choisis, le porte-parole de HSBC : il revient d’abord aux Etats d’activer tous les leviers dont ils disposent, telle la taxe carbone, pour faire en sorte que Miami et tant d’autres villes avec elle ne soient pas englouties d’ici un siècle.
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