Laurent Babikian : « De nouveaux modes de financement de long terme sont à inventer pour l’industrie circulaire »
Laurent Babikian a contribué pendant onze ans au développement du Carbon Disclosure Project (CDP) qui fournit des informations environnementales sur les entreprises et les collectivités. Il travaille aujourd’hui sur les sujets d’économie circulaire et régénérative, en tant que consultant et conférencier. Il participe également à plusieurs initiatives pour la transition : Cercle de l’Expertise à Mission, Euronext Low Carbon 100 index, label GreenFin, Climate Dividends, Fondation PARC.
Vous estimez qu’il est urgent de faire bifurquer notre modèle de croissance. Quel constat faites-vous ?
L’économie linéaire - j’extrais, je produis avec de l'énergie, je vends et je jette - est en train de s’effondrer. On observe une diminution du taux de croissance du PIB dans toutes les régions du monde depuis 2002, particulièrement en Europe. Dans le même temps, les dettes explosent, elles représentent aujourd’hui environ trois fois le PIB mondial. Il faut de plus en plus de dette par unité de PIB mondial produit.
Cela s’explique principalement par l’ensemble des coûts cachés qui n’apparaissent pas dans les comptes des entreprises. Les coûts des ressources fossiles, minérales, ou d’exploitation de la biomasse sont largement sous-estimés. Nous devrions donc placer en haut de tout raisonnement économique, « l’empreinte matières », soit la quantité de matière consommée par un pays pour satisfaire sa demande intérieure. En 2022, l’empreinte matières de la France était estimée à 13,4 tonnes par habitant. De cette empreinte découle l’empreinte carbone, représentant aujourd’hui huit tonnes de carbone par Français.
Nous devrions placer en haut de tout raisonnement économique, l’empreinte matières
Depuis 1970, l’extraction de matière dans le monde a été multipliée par plus de trois. Or, l’empreinte matières devrait être divisée par trois à quatre pour respecter les limites planétaires dont la limitation des émissions mondiales de gaz à effet de serre. L’enjeu de l’économie de demain sera d’augmenter la productivité-matière, c’est-à-dire d’augmenter le PIB tout en réduisant progressivement l’empreinte matières. Si l’on veut continuer à faire croître l’économie et respecter nos engagements climatiques, il faut sortir de ce monde extractif.
- Sources : SDES ; Insee. Traitements : SDES, 2024
Quelles sont les solutions ?
On pourrait arguer que l’économie trouverait un relais de croissance dans le numérique avec l’intelligence artificielle. Le taux de croissance de l'économie numérique est estimé à 7,5 % par an, soit 2,5 fois plus que l’économie globale. Les Etats-Unis mènent cette course. Mais, elle est dominée par des monopoles (Google, Apple, Facebook, Microsoft, Nvidia etc.) qui détruisent la concurrence et constituent un risque systémique pour les marchés. Cette nouvelle économie va également à l’encontre de la sobriété énergétique et de ressources naturelles.
On peut miser sur un nouveau secteur qui, partant de zéro, aurait un taux de croissance élevé. Il s’agit de l'économie de la fonctionnalité et de la coopération (EFC). Elle vise à réduire la consommation matérielle de biens et de ressources en proposant la mise à disposition d’un usage plutôt que la possession d’un bien. Plutôt que d’acheter, on paie un service.
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Des entreprises s’y mettent. Michelin propose à ses clients professionnels de ne pas acheter de pneus mais de payer une facture sur la base d’un tarif au kilomètre parcouru. Michelin reste propriétaire du bien. Bridgestone l’a rapidement suivi dans ce modèle. Décathlon teste un service de location d’équipements. L’Agence de la transition écologique (Ademe) a travaillé avec Suez, BASF, Carrefour, Engie, Bouygues Construction et Bouygues Télécom dans cette voie.
L’étape suivante est celle de la pérennité programmée circulaire, l’opposé de l’obsolescence programmée. Ce modèle repose non seulement sur l’usage mais aussi sur la conception de produits durables, évolutifs et remanufacturables. Cela consiste à réutiliser la matière dans plusieurs cycles de vie du produit. L’entreprise française Mob-ion, avec laquelle j’ai travaillé et qui est en phase de levée de fonds, propose la location de scooters électriques ayant les plus basses empreintes matières et carbone du marché. Ils sont manufacturés selon une éco-conception intelligente qui permet le réemploi de 80 à 85% des pièces. La même matière pourra ainsi être utilisée dans quatre à cinq cycles de vie, soit une vingtaine d’année au total.
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Quelles sont les perspectives de ces modèles ?
La pérennité programmée circulaire pourrait être appliquée à de nombreux biens d’équipement. Dans ce système, l’entreprise reste propriétaire du bien et peut amortir les composants du bien comme un actif immobilisé. Dans l’absolu, cet amortissement pourrait se faire sur plusieurs cycles de vie, soit dix ou vingt ans si les normes comptables permettaient d’amortir les composants sur la durée totale de leur utilisation.
On observe un taux de marge supérieur de 30% à celui des scooters produits en obsolescence programmée
Si les dotations aux amortissements se réduisent, cela fera baisser le prix de revient industriel. Pour la société Mob-ion, on observe un taux de marge supérieur de 30% à celui réalisé pour les scooters produits en obsolescence programmée. L’entreprise améliore sa marge pour un chiffre d’affaires plus faible. Or, comme les investisseurs valorisent avant tout les profits futurs, cela devrait avoir un impact positif sur les valorisations. Le français Nexans qui maximise la part de cuivre recyclé utilisée dans ses câbles profite d’un très bon cours de Bourse alors que ses volumes baissent.
Les entreprises qui ne prennent pas au sérieux ces sujets, vont connaître une augmentation de leur coût du capital. Celles qui adoptent de nouveaux modèles d’affaires bénéficieront de meilleures valorisations dans les prochaines décennies. En transformant leur modèle, elles mèneront également leur transition énergétique et écologique.
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Pourquoi ces modèles peinent encore à décoller ?
Les directions générales devront s’en emparer. La course au volume, l’obsolescence programmée doivent être abandonnées. C’est un changement de culture et il n’est pas du tout sûr que les dirigeants actuels soient capables de mener cette transformation. Ces modèles se confrontent aussi à un problème de financement. Pour l'économie de la fonctionnalité et de la coopération, on produit un bien qui sera loué. Il y a un décalage entre le coût du bien, les décaissements, et les revenus locatifs. Des solutions existent car on se rapproche du financement du besoin en fonds de roulement. L’EFC demandera beaucoup de cash.
Les établissements financiers pourraient constituer des banques de matière
Pour la pérennité programmée circulaire, les banques ne financent plus un bien, mais la matière qui est utilisée dans plusieurs cycles de vie. Elles devront financer cette matière sur la durée globale des cycles de vie. Aujourd’hui, les banques tâtonnent. Il faudra rallonger la durée des crédits et prendre pour collatéral la matière et non le bien. Les établissements financiers pourraient ainsi constituer « des banques de matière ». Ce qui devrait être une bonne idée car on doit s’attendre à un renchérissement des minerais et des matériaux au cours des prochaines années en raison de l’explosion de la demande, de la hausse des coûts d’extraction et l’épuisement des ressources.
Un nouveau produit de financement de long terme est à concevoir. Les banques mutualistes sont peut-être les mieux positionnées pour commencer ce travail. Les acteurs financiers peuvent s’inspirer du financement immobilier. Les banques financent un actif qui prend de la valeur et qui fournit des revenus locatifs. Elles savent aussi financer des infrastructures avec des concessions de 15, 20, 25 ans.
Ces nouveaux modèles de consommation et de financement représentent un changement radical dans un système qui a reposé sur le chiffre d’affaires, la consommation sans limite des ressources naturelles et l’occultation des externalités. Mais ces modèles offrent une croissance alternative en faisant peser un coût d’adaptation bien moindre que celui de l’inaction et d’une décroissance contrainte.
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