- Allocation d'actifs
- Tribune
Qui investit pour l’Europe ?
- La France et l’Europe s’interrogent sur les acteurs et les méthodes pour financer leurs priorités de souveraineté.
- Environ 300 milliards d’euros d’épargne européenne sont investis chaque année hors d’Europe, surtout aux États-Unis.
- L’initiative publique Tibi a déjà mobilisé près de 31 milliards d’euros d'épargne institutionnelle depuis 2020.
L’enjeu est considérable. Selon la Commission européenne, environ 300 milliards d’euros d’épargne européenne partent chaque année s’investir hors d’Europe, pour l’essentiel aux États-Unis[1]. Et le mouvement s’amplifie.
Une part croissante de cette épargne emprunte la voie des grands indices mondiaux, conçus et arbitrés depuis les États-Unis, dont la mécanique dirige près de 70 % des flux vers les entreprises américaines[2]. La gestion indicielle a ses mérites, des frais réduits, une simplicité qui a convaincu des millions d’épargnants, et sa place n’est pas en cause. Ses conséquences, souvent invisibles, méritent en revanche qu’on s’y arrête.
Investir, c’est aussi engager
Aux capitaux investis s’attache en effet un devoir d’engagement, dont l’exercice des droits de vote est la part la plus visible. Une part croissante des voix attachées à l’épargne européenne s’exerce désormais depuis l’extérieur du continent. Selon l’agence Morningstar, le soutien moyen des cinquante plus grands gérants d’actifs américains aux résolutions actionnariales environnementales et sociales est passé de 30,8 % en 2023 à 16 % en 2025, au rythme des débats politiques internes aux États-Unis[3]. Ces votes reflètent d’abord la vie démocratique américaine, rarement les priorités des épargnants de Paris, de Milan ou de Francfort.
Défendre ces priorités suppose des investisseurs qui les portent. La France en dispose avec son écosystème de sociétés de gestion entrepreneuriales. Leur métier consiste précisément à détecter les entreprises les plus prometteuses, à les connaître en profondeur, à voter à leurs assemblées générales en connaissance de cause, à dialoguer avec leurs dirigeants et à les accompagner dans la durée. Cet engagement s’exerce depuis l’Europe, au service des épargnants européens, et ses effets se mesurent. Cet atout mérite d’être soutenu. Ces maisons se font plus rares, et leur savoir-faire, bâti sur trois décennies, ne s’improvise pas.
Changer d’échelle
Ce soutien, l’Europe sait l’organiser. L’expérience conduite depuis 2020 sous l’égide des pouvoirs publics, l’initiative Tibi, a démontré qu’orienter l’épargne institutionnelle vers un objectif de place fonctionne, avec près de 31 milliards d’euros mobilisés, et s’ouvre désormais aux PME et ETI cotées[4]. Le mouvement est lancé. Il reste à le faire changer d’échelle sur les entreprises cotées, en étendant la dynamique au-delà de la technologie, vers la santé, l’industrie ou l’agroalimentaire, en se concentrant sur les acteurs européens et par des engagements de long terme.
L’Europe dispose de tous les atouts, une épargne parmi les plus abondantes au monde, une industrie de la gestion reconnue, une méthode qui a fait ses preuves. Les gérants de long terme, et plus largement l’industrie française et européenne de la gestion d’actifs, ont vocation à être en première ligne pour porter la voix et les intérêts des épargnants européens. Financer l’Europe, c’est aussi choisir qui l’investit.
[1] Commission européenne, stratégie pour l’Union de l’épargne et des investissements, mars 2025 ; rapport Letta, avril 2024
[2] Pondération des États-Unis dans les indices MSCI World / MSCI ACWI, factsheets MSCI
[3] Morningstar, données de vote en assemblée générale (proxy voting) des cinquante premiers gérants d’actifs américains
[4] Direction générale du Trésor, lancement de la phase 3 de l’initiative Tibi, 25 juin 2026.
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