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Un marché qui converge vers la tokenisation
Trois défis stratégiques qui orientent les décisions d’investissement en Europe :
Une demande croissante d’exposition aux crypto-actifs
Les pionniers du secteur constatent une inversion de la charge de la preuve : leurs clients institutionnels s’interrogent désormais sur l’absence d’exposition aux crypto-actifs dans leurs allocations. La même tendance s’observe dans la banque privée, où les clients fortunés (HNWIs) et les family offices considèrent de plus en plus les crypto-actifs comme une classe d’actifs à part entière.
Aujourd’hui, allouer entre 1 % et 3 % d’un portefeuille aux actifs numériques n’est plus seulement une option ; c’est une demande qui se généralise progressivement.
Pourtant, de nombreux acteurs du secteur convergent vers une conclusion prudente : l’investissement dans les crypto-actifs demeure difficile à justifier sur des bases économiques ou financières traditionnelles.
Contrairement aux autres classes d’actifs, les crypto-actifs ne génèrent ni flux de trésorerie prévisibles, ni droits économiques sous-jacents, ni mécanismes de valorisation largement reconnus. Cette absence de fondamentaux solides renforce l’idée que les dynamiques de marché restent principalement spéculatives, fortement corrélées au momentum, à la liquidité mondiale ou aux récits dominants, plutôt qu’à une création de valeur mesurable.
Cela ne remet pas en cause la technologie ni certains cas d’usage à long terme, mais rend difficile l’intégration des crypto-actifs dans un cadre d’investissement institutionnel traditionnel, notamment au regard des obligations fiduciaires, des exigences de gestion des risques et des impératifs de transparence envers les investisseurs finaux.
Stablecoins en euros et position concurrentielle de l’Europe
Les volumes mondiaux restent très largement dominés par les stablecoins adossés au dollar américain, qui représentent plus de 90 % des usages liés aux transactions et à la liquidité, aussi bien dans le trading crypto que dans les nouveaux cas d’usage institutionnels.
Ce déséquilibre n’est plus conjoncturel : il reflète un effet de réseau devenu difficile à inverser. Le dollar numérique s’est imposé comme l’unité de compte, de règlement et de collatéral de référence dans l’écosystème on-chain.
Dans ce contexte, un acteur comme Circle se distingue clairement. Son stablecoin USDC, désormais conforme au règlement MiCA, condition indispensable à son développement en Europe, renforce sa position de standard institutionnel et le place naturellement en bonne position pour accélérer également l’adoption de l’EURC.
Pour autant, les initiatives européennes libellées en euros sont considérées comme crédibles sur les plans réglementaires, de la gouvernance et de la gestion des risques, mais elles souffrent encore d’une adoption limitée, de cas d’usage fragmentés et d’un manque de traction au-delà d’un cercle institutionnel restreint.
L’enjeu central n’est donc pas la conformité, souvent jugée exemplaire, mais bien la capacité à atteindre rapidement une masse critique, condition essentielle pour rivaliser avec un standard déjà installé.
Tokenisation des fonds : un consensus fort, une liquidité encore limitée
Concernant la tokenisation des fonds, le diagnostic des différents acteurs est remarquablement homogène : la promesse technologique est réelle et désormais maîtrisée, tandis que le cadre réglementaire progresse de manière tangible, à la fois du côté des superviseurs (CSSF, AMF) et des infrastructures de marché.
L’émission, l’enregistrement on-chain, la distribution et les services associés fonctionnent désormais de bout en bout.
Trois cas d’usage dominent aujourd’hui les priorités du marché :
- les fonds investissant dans les crypto-actifs ;
- la tokenisation des parts de fonds ;
- les fonds monétaires tokenisés (Tokenized Money Market Funds).
Cette hiérarchie n’a rien d’anodin. Ces trois cas d’usage correspondent en effet à trois niveaux réalistes d’engagement en 2026 : l’exposition à la classe d’actifs (fonds crypto), la réplication on-chain de structures existantes (tokenisation des parts) et la transformation de la gestion de trésorerie institutionnelle (fonds monétaires tokenisés).
Toutefois, le niveau de maturité diffère fortement selon les cas d’usage.
Les fonds investissant totalement ou partiellement dans des crypto-actifs ainsi que les ETP (Exchange Traded Products) s’appuient sur des infrastructures désormais matures. Les principaux obstacles sont aujourd’hui d’ordre réglementaire et opérationnel, notamment en matière de conservation, davantage que technologique.
À l’inverse, la tokenisation des parts de fonds, pourtant souvent présentée comme l’opportunité la plus prometteuse, se heurte à un obstacle structurel majeur : l’absence d’un marché secondaire liquide. Cette contrainte limite fortement les bénéfices attendus pour les investisseurs, puisqu’il n’est pas possible d’échanger directement des parts de fonds entre investisseurs.
En l’absence d’acheteurs et de vendeurs actifs sur des plateformes de négociation liquides, les avantages économiques attendus de la tokenisation du passif des fonds, tels qu’une souscription ou un rachat plus rapide, la réduction des frictions post-marché ou une transparence accrue, demeurent largement théoriques.
Ce constat est partagé par l’ensemble des répondants, quel que soit leur niveau de maturité, des acteurs les plus crypto-natifs aux sociétés de gestion les plus institutionnelles.
Les fonds monétaires tokenisés (MMF) constituent toutefois une exception.
Leur forte liquidité intrinsèque, leur usage quasi transactionnel et leur rôle d’équivalent de trésorerie institutionnelle en font un cas d’usage créateur de valeur immédiate, même en l’absence d’un marché secondaire organisé.
Dans ce segment spécifique, la tokenisation ne vise pas à recréer un marché, mais à fluidifier un marché existant, en rapprochant la logique du fonds de celle d’un instrument de règlement on-chain. C’est pourquoi ce format est souvent privilégié par les sociétés de gestion comme premier grand cas d’usage de la tokenisation.
Une industrie en quête de passage à l’échelle
Les entretiens menés par SGSS montrent que les débats autour des actifs numériques se concentrent désormais moins sur la faisabilité technologique que sur les conditions de leur adoption à grande échelle. Qu’il s’agisse de l’exposition aux crypto-actifs, du développement des stablecoins ou de la tokenisation des fonds, les acteurs du marché doivent désormais répondre à une même question : comment transformer des expérimentations prometteuses en modèles opérationnels créateurs de valeur et capables de s’inscrire durablement dans l’écosystème financier européen ?
[1]USDC : USD Coin émis par Circle
[2] CSSF : Commission de Surveillance du Secteur Financier (Luxembourg)
[3] AMF : Autorité des marchés financiers (France)
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