Démocraties enlisées
Brutalement réapparu en 2016 avec la campagne du Brexit et la montée en puissance de Donald Trump, le risque politique domine désormais les marchés. Mais il est en train de changer de nature. Il y a quelques mois encore, le risque d’affrontement en deux Etats était le plus pressant : entre la Chine et les Etats-Unis sur le commerce par exemple, voire entre Washington et la Corée du Nord, pouvant déboucher sur un accident nucléaire. Aujourd’hui, si ces risques restent bien présents, ils le cèdent progressivement en importance à un risque qui menace les grandes démocraties du monde : la paralysie de leurs institutions.
Les trois « démocraties-mères », celles dont toutes les autres démocraties nées après elles se sont peu ou prou inspirées, connaissent, en même temps, le même phénomène : les Etats-Unis sont enfermés dans un shutdown d’une longueur inégalée dans l’Histoire, sans qu’une issue soit pour l’instant en vue ; le Royaume-Uni se trouve lui aussi bloqué dans sa marche vers le Brexit, qui a rouvert une bataille qu’on avait plus vue depuis des décennies entre Downing Street et le Parlement pour l’ultime contrôle du mouvement. Elle n’est toujours pas tranchée non plus. Quant à la France, dernière venue à la vie démocratique au sortir de sa lutte contre l’absolutisme, elle connaît à son tour un blocage qui oblige l’exécutif à recourir à un « grand débat » inédit, par-dessus la tête de ses parlementaires, pour surmonter l’épreuve des « gilets jaunes ». Chacun de ces systèmes politiques s’est enrayé au terme d’un processus propre, extérieur à la logique parlementaire traditionnelle : via un référendum en Grande-Bretagne, au rebours de la tradition nationale, par une bronca populaire plus classique en France, et par le biais d’une incroyable bataille médiatique aux Etats-Unis, où le Président entend imposer sa volonté à coups de tweets vengeurs destinés au Congrès comme à la Justice. Dans les trois cas, des mouvements qui ont pris corps dans des parties de l’électorat qui, se sentant exclues des bénéficiaires de la mondialisation, ont évolué vers un conflit entre l’exécutif et le législatif, ce dernier ne voulant rien abdiquer de ses pouvoirs à Washington et à Londres, ou se trouvant dangereusement court-circuitée comme en France.
Cette crise politique simultanée n’a pas d’équivalent historique. On imagine bien qu’elle ne fait pleurer ni à Moscou ni à Beijing. Elle devrait être prise au sérieux sur les marchés aussi. Combien de temps les Etats-Unis pourront-ils se passer de budget fédéral sans que les conséquences, économiques et politiques, deviennent insupportables ? Un « no-deal Brexit » est-il évitable dans la confusion britannique actuelle ? Emmanuel Macron peut-il sortir à son avantage de ces « états généraux » d’un nouveau genre, alors que tant de réformes cruciales, en particulier celle de la retraite, sont toujours à faire ? Plus globalement, quels équilibres institutionnels sortiront des convulsions présentes et des élections européennes du mois de mai ? Les investisseurs ne sauraient aujourd’hui négliger ces questions.
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