En deux ans, les ETF «datés» ont réussi à se faire une place en Europe
A la rentrée 2023 étaient apparus en Europe les premiers ETF obligataires à maturité fixe, ou ETF «datés». Cette innovation américaine avait mis plus de dix ans à traverser l’Atlantique, faute de taux suffisamment élevés pour rendre le produit attractif. Or, avec le violent resserrement monétaire de 2022, la donne a radicalement changé et la collecte a suivi : en deux ans, ces ETF à échéance ont capté 10,5 milliards d’euros, selon les chiffres de Trackinsight.
Quatre fournisseurs, 120 produits
L’offre aussi s’est renforcée : initialement lancés par BlackRock (iShares) via sa gamme «iBonds», ces produits ont aussi été émis par DWS (Xtrackers) sous le nom «Target Maturity» et Invesco («BulletShares»), ainsi que, dans une moindre mesure, par Amundi et BNP Paribas Asset Management.
Au total, quelque 120 véhicules se partagent désormais le marché européen, de manière toutefois très inégale. Ainsi, fort de son statut de premier entrant, c’est le poids lourd des ETF BlackRock qui rafle une écrasante majorité des encours : 9,3 milliards d’euros sous gestion, soit près de 90% du total, suivi par Xtrackers (870 millions d’euros), Invesco (146 millions), BNPP AM (128 millions) et Amundi (58 millions).
La cible choyée des particuliers
Les épargnants particuliers sont le cœur de cible de ce type de produits, qui permet d’aligner leurs investissements obligataires à l’échéance de chacun de leurs projets. BlackRock estime ainsi que les particuliers représentent 34% des encours de sa gamme.
En dehors des plateformes digitales où le client investit en direct, leur distribution n’est pourtant pas facilitée. Dans les réseaux intermédiés, ils sont en effet en concurrence avec d’autres produits à échéance prédéfinie, et notamment les fonds «datés» traditionnels qui, à la différence des ETF, prévoient des rétrocessions de frais aux distributeurs. «Nos ETF à échéance ont du succès au Royaume-Uni, un marché où Invesco est historiquement fort et où les conseillers financiers sont rémunérés sans avoir recours aux rétrocessions», souligne Julien Valarcher, directeur des ventes ETF en France chez Invesco.
Les portes restent toutefois ouvertes ailleurs en Europe, assure de son côté Arnaud Gihan, responsable de la distribution en France chez BlackRock : «Les ETF à maturité fixe sont complémentaires des fonds datés traditionnels : leurs conditions d’entrée et de sortie sont plus souples, ce qui permet notamment aux conseillers de les proposer en dehors des campagnes de souscriptions des fonds datés.»
Réduire les frictions d’exécution
Les ETF ont aussi séduit des investisseurs professionnels, à l’image des multigérants qui les insèrent dans leurs fonds de fonds. «Ces ETF leur permettent de véritablement exprimer leur vue en matière d’évolution de la courbe des taux, souligne Arnaud Gihan. Ils peuvent par exemple s’exposer de manière précise à l’échéance 2028, plutôt que souscrire un fonds obligataire traditionnel de maturité trois ans qui fera tourner ses positions.»
Un atout qui attire aussi certains institutionnels qui doivent adosser la maturité de leurs actifs aux décaissements qu’ils auront à faire dans le futur au titre de leur passif. Même certains acteurs de grande taille, pourtant habitués à investir en direct titre par titre, se montreraient intéressés pour des raisons opérationnelles. «Exécuter des ordres d’achat sur des portefeuilles de plusieurs centaines d’obligations peut prendre plusieurs jours sur un marché de gré à gré comme celui du fixed income, poursuit Arnaud Gihan. Les ETF à maturité fixe suppriment ces frictions.»
Des segments restent boudés
Pour tenter de répondre aux besoins de ces multiples clients, les fournisseurs d’ETF ont diversifié leur gamme au fil des mois. Avec des succès toutefois variés en termes de collecte. Ainsi, les ETF datés de dette souveraine n’ont pas décollé, plafonnant à 2% de l’encours total, faute de rendement suffisant sur ce segment de marché. C’est ce qui explique la très faible part de marché d’Amundi, qui avait misé sur ce seul créneau. De même, les véhicules exposés aux obligations en dollars ont relativement peu séduit les investisseurs et pèsent moins d’un tiers du total.
Certains fournisseurs ont même choisi de rester à l’écart. «Nous ne proposons pas d’ETF à maturité fixe en dollars, signale Houda Ennebati, responsable des ventes Xtrackers France/Moyen-Orient chez DWS. Ce type de produits a vocation à offrir des performances très prévisibles s’il est gardé jusqu’à l’échéance. Or introduire du risque de change réduit cette prévisibilité.» D’autres ont préféré offrir des options de couverture. «Nous avons lancé cette année des parts couvertes en livre sterling pour nos ETF de dette libellée en dollars et, étant donné la trajectoire du dollar, d’autres offres de couverture sont en réflexion», indique Julien Valarcher.
Mais la principale nouveauté récente dans le segment a été le lancement en mars dernier par DWS, d’un ETF daté adossé à des obligations high yield. «Nous avons collecté 200 millions d’euros sur ce produit innovant qui offre un surcroît de rendement», met en avant Houda Ennebati. Pour pallier la baisse des taux, depuis les points hauts de 2023, les investisseurs tendent aussi à rallonger les maturités pour profiter de la pentification de la courbe. Certains fournisseurs vont jusqu’à proposer des échéances à 2034 désormais.
Décembre 2025, moment de vérité
Ce décollage prometteur du marché européen des ETF datés ne doit toutefois pas occulter la technicité de ces produits en apparence simples et flexibles. Ainsi, s’assurer que le rendement véritablement servi à l’échéance correspond bien à la promesse de départ implique de prendre de multiples précautions. Il s’agit notamment d’éviter que la liquidité permanente offerte aux investisseurs qui, comme les multigérants, veulent pouvoir entrer et sortir à tout moment, n’affecte le rendement promis à ceux qui ont investi dès le départ et resteront jusqu’à la fin. Sur le marché européen, aucun ETF daté lancé depuis 2023 n’a encore atteint son échéance et n’a donc été liquidé. Ce sera toutefois le cas d’une partie de ceux de BlackRock en décembre prochain. Un moment de vérité pour ce nouveau marché.
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