Crypto-actifs - Sur la blockchain, il est désormais possible de « tokeniser » différents actifs. Pour optimiser leur gestion de trésorerie, les entreprises ont le choix.
Place à la « tokenisation ». Les trésoriers d’entreprise se préparent à la possibilité de représenter sur la blockchain un actif sous la forme d’un jeton (token). « La tokenisation permet une mobilité des actifs sans précédent. En facilitant les transferts de pair à pair de manière quasi instantanée, elle s’affranchit des contraintes temporelles traditionnelles pour offrir une disponibilité 24h sur 24, 7 jours sur 7 », explique Lionel Jouve, président de de la commission Innovations et solutions numériques de l’Association française des trésoriers d’entreprise (AFTE).
Aujourd’hui, la « tokenisation » apporte trois principaux outils sur la blockchain pour les opérations de trésorerie : les stablecoins, les dépôts « tokenisés » et les fonds monétaires « tokenisés ».
Revenons aux bases. En finance traditionnelle, un tiers de confiance fait office d’intermédiaire en tenant un registre des transactions. La technologie blockchain s’en passe. Elle distribue le registre des transactions à tous les participants du réseau (des « nœuds »), qui valident et enregistrent eux-mêmes les informations. Les actifs « tokenisés » profitent donc de cette désintermédiation et de l’absence de cut-off (horaires limites de traitement) sur la blockchain pour pouvoir être transférés plus rapidement et à moindre coût. « Les produits présentant le potentiel de tokenisation le plus immédiat pour une direction financière sont les dépôts à terme, ainsi que les supports de placement de type OPCVM », estime Lionel Jouve.
Fait curieux, les stablecoins, ces jetons adossés à des devises traditionnelles, brillent par leur absence dans ce constat. « La réglementation sur les stablecoins est encore en évolution, constate Ouannessa Aissaoui, head of global payments solutions France chez HSBC. En Europe, il y a le stablecoin de Circle (l’USDC) mais avec très peu de liquidité et donc très peu d’adoption. Cela n’offre pas le niveau de confort qui est exigé par les corporates. »
Garanties de dépôts bancaires
HSBC a développé ses solutions de dépôts « tokenisés » à Singapour, à Hong Kong, au Luxembourg et à Londres. La banque peut ainsi lier l’Asie à l’Europe et souhaite dans un second temps implanter cette solution aux Etats-Unis et au Moyen-Orient. « Les grands groupes corporate, qui sont attirés par les dépôts tokenisés, sont intéressés par l’aspect cross-border et la génération d’intérêts pendant le week-end par exemple », relève l’experte des paiements. Ainsi, « ils offrent exactement les mêmes fonctionnalités et les mêmes avantages de programmabilité et de rapidité d’exécution que les stablecoins. Sauf qu’il n’y a pas du tout le même niveau de prise de risque puisqu’ils bénéficient des garanties de dépôts bancaires », poursuit-elle.
HSBC n’est pas la seule banque à miser sur les dépôts « tokenisés » : JPMorgan, Goldman Sachs et Citi sont aussi dans la course. Pour l’instant, la banque est surtout dans une démarche de vulgarisation et cherche à trouver les entreprises avec les meilleurs cas d’usage pour expérimenter cette nouvelle technologie.
Toutefois, les dépôts « tokenisés » sont souvent présents sur la blockchain privée (réseau fermé) : ils sont donc accessibles seulement aux clients de la banque. L’aspect cross-border ne devient alors intéressant pour un corporate que si sa banque a une offre internationale.
Les stablecoins n’ont pas ce problème de restrictions bancaires. « Les cas d’usage de nos clients sont la réception et le paiement en stablecoins. Cela permet de faire de l’optimisation de trésorerie, c’est-à-dire la possibilité de faire transiter des volumes très importants, instantanément », fait savoir Patrick Mollard, directeur général de Fipto. Cette fintech reçoit de la monnaie fiduciaire, effectue la conversion vers une monnaie numérique, puis la livre à un de ses partenaires à l’étranger, qui va faire la conversion vers de la monnaie locale. « Sur les rails existants, cela prend deux à trois jours ; avec Fipto, quelques minutes », ajoute Patrick Mollard.
En revanche, les stablecoins ne peuvent pas générer du rendement, ou alors seulement lorsqu’ils sont intégrés à la finance décentralisée (DeFi). Cette autre forme de finance, basée sur la blockchain, s’appuie sur des smart contracts, soit des protocoles informatiques sans aucun intermédiaire. Non régulée, cette infrastructure est encore loin d'être envisagée par les entreprises.
Fonds monétaires « tokenisés »
Pour s’offrir du rendement, de nouveaux produits, sécurisés et inspirés du monde bancaire traditionnel, émergent sur la blockchain, comme les fonds monétaires « tokenisés ». Spiko domine le marché avec le lancement de deux fonds monétaires « tokenisés » dès 2024, Spiko T-Bills EUR Money Market Fund (851 millions d’euros d’encours) et Spiko US T-Bills Money Market Fund (173 millions de dollars). La fintech propose aussi aujourd’hui Spiko Euro, un total return swap (TRS) avec Amundi, et un produit de stratégie de cash & carry « tokenisé ». Elle revendique actuellement plus de 1,4 milliard d’encours, avec une progression mensuelle de 20 %. « Les cas d’usage sont toujours les mêmes, observe Paul-Adrien Hyppolite, directeur général de Spiko. Les utilisateurs veulent avoir des intérêts sur leur argent le plus fréquemment possible et la liquidité la plus importante possible, permettant des retraits idéalement plusieurs fois par jour. »
Spiko travaille avec plus de 3.500 entreprises, représentant plus de la moitié de sa clientèle. « Nous commençons à servir des clients de plus en plus gros ; des start-up plus grandes que celles du début et des PME qui ont entre 50 et 300 millions d’euros de trésorerie », précise-t-il. « Les grands groupes ont des règles strictes en termes d’emprise dans les fonds, ils veulent travailler avec des instruments qui sont déjà un peu matures et d’une certaine taille. C’est une des raisons pour lesquelles on a commencé par des plus petits acteurs. »
Il est essentiel pour les fintechs de s’intégrer aux outils de gestion de trésorerie des grands groupes comme Kyriba. Spiko est en train d’établir des connexions via API (interface de programmation d’application) pour réconcilier ses offres de trésorerie dans le logiciel.
Passage à l'échelle
La plupart des règlements de souscription chez Spiko sont réalisés aujourd’hui en monnaie traditionnelle, donc via différents systèmes de paiement traditionnels (Sepa en Europe, Swift, Fedwire aux Etats-Unis). Plutôt que d'être uniquement un outil d’optimisation de trésorerie, les stablecoins peuvent aussi devenir un actif de règlement on-chain. « Nous avons de nombreuses demandes de nos clients pour pouvoir réaliser les souscriptions directement en stablecoins, le gros de la demande étant sur les stablecoins de Circle, celui en dollars, l’USDC et l’EURC dans une moindre mesure », affirme Paul-Adrien Hyppolite. Spiko devrait pouvoir proposer cette solution à terme.
Pour l’instant, le nombre d’entreprises qui ont un portefeuille (wallet) de stablecoins et sont assez à l’aise pour les utiliser est assez faible. « La réalité est qu’il y a déjà quelques corporates, soit pour effectuer des paiements cross-border, soit car ils sont issus de l’industrie crypto », indique Paul-Adrien Hyppolite, misant sur une croissance de la demande dans les mois à venir.
De manière plus globale, les espoirs autour de la « tokenisation » sont nombreux : selon une étude récente de Boston Consulting Group, la « tokenisation » des actifs financiers (obligations, fonds, immobilier, trésorerie) pourrait croître de 53 % par an pour atteindre 18.900 milliards de dollars d’ici à 2033 (voir le graphique).
Avant que cette révolution n’advienne, il faut que le passage à l'échelle soit possible. « L’intérêt des trésoriers pour la tokenisation est manifeste. Désormais, une coordination systémique est nécessaire. L’ensemble de la chaîne de valeur doit être aligné entre infrastructure de marché, règlement-livraison et cadre fonctionnel, soit l’intégration des flux dans les outils de gestion de trésorerie », conclut Lionel Jouve. En mars dernier, l’Autorité des marchés financiers, la Banque de France et la direction générale du Trésor ont annoncé le lancement d’un groupe stratégique dédié à l’innovation et à la « tokenisation » de la finance. Un rapport devrait être rendu cet été.
Blockchain : une base de données ou un registre ouvert à tous les participants, également détenteurs de ce registre et ayant la capacité d’y inscrire des données et d’effectuer des transactions sans intermédiaires. Elle peut aussi être privée, et donc en accès restreint.
Tokenisation : le fait d’inscrire sur la blockchain un actif sous forme de jeton (token).
Stablecoins : monnaie commerciale « tokenisée ». Ces jetons adossés à des devises traditionnelles servent pour le règlement on-chain. Le marché des stablecoins est aujourd’hui dominé par les stablecoins dollar. Pour les stablecoins régulés, les émetteurs, acteurs privés comme banques, ne peuvent pas proposer de rendement.
Dépôt tokenisé : la représentation sur la blockchain des dépôts bancaires. Possibilité de rendement.
Fonds monétaire tokenisé : même nature juridique et rendement qu’un fonds monétaire traditionnel. Seules les parts de fonds sont enregistrées sous forme de jetons, échangés sur la blockchain.
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