Trade finance - L’aube d’une (r)évolution

L’heure numérique a sonné pour le financement du commerce international. Les banques s’activent pour préserver leur emprise.
Benoît Menou
MAERSK - BATEAU - CONTENEUR
 -  maersk

Empruntant son nom au marchand vénitien, la plate-forme Marco Polo rêve sans doute de fabuleux voyages. Mais au 21e siècle comme au 13e, le périple sera long et semé d’embûches. L’aventurier moderne est l’un des consortiums bancaires qui, tels we.trade, Voltron ou eTradeConnect, se piquent de dépoussiérer le financement du commerce international, ou trade, par lettre de crédit ou open account, moins contraignant mais de fait moins sécurisé. Un marché dont les banques tirent des revenus annuels de plus de 20 milliards de dollars, selon Coalition. Les dix premières se sont partagées 5,8 milliards en 2017 (voir l’illustration). Elles entendent mener leur mission grâce à la technologie, particulièrement la Blockchain, pardon, les registres distribués (distributed ledger technology, DLT). Qui aurait, selon Bain & Company, le potentiel d’abaisser de 50 % à 80 % tant le coût que la durée des opérations de trade finance.

En toile de fond, Christine Martin, senior manager chez Headlink Partners, relève que « les banques sont confrontées à l’obsolescence de leurs outils, à des clients faisant pression sur les marges, sans oublier l’enjeu de conformité réglementaire : les arguments à l’automatisation ne manquent pas ». Pour un métier du trade finance qui se distingue, selon la consultante, au sein de la banque de financement et d’investissement (BFI) par son aspect fastidieux essentiellement sur la base de papier. « Nous recevons pour chaque opération, regroupant une quinzaine d’intervenants, une centaine de documents non structurés », avance la directrice trade et affacturage chez HSBC France, Béatrice Collot, qui assure que la DLT « répond particulièrement bien aux défis du ‘trade finance’ : transparence de l’information à tout instant entre de multiples intervenants, temps réel, sécurité avec un niveau de cryptographie élevé ». La digitalisation répondrait ainsi à l’exigence de procéder « plus vite, pour moins cher et en toute sécurité », selon Christine Martin.

Le paysage des plates-formes « connaît des frémissements depuis deux ans », relève Anne-Claire Gorge, responsable produit et innovation au sein du département trade finance & services à la Société Générale. « we.trade est en production, plaide-t-elle, cela veut dire que la plate-forme est opérée dans un cadre juridique clair et offre un service respectant le niveau de sécurité informatique attendu. » La frontière est pourtant ténue entre phase pilote et production effective, qui devrait concerner plusieurs plates-formes en 2019. « Il n’y a pas aujourd’hui dans le ‘trade’ de système DLT industriel à grande échelle », considère Jacques Levet, responsable transaction banking, zone EMEA, chez BNP Paribas CIB. Les plates-formes sont en concurrence, il existe des recoupements, c’est bien naturel en période de découverte d’un nouvel univers de solutions. D’autant que nombre de banques sont présentes au sein de plusieurs consortiums « pour ne pas placer tous leurs œufs dans le même panier », glisse Jacques Levet. La collaboration au sein des consortiums est nécessaire du fait des investissements conséquents nécessaires, difficilement chiffrables selon les banquiers.

De nombreux défis

Mais la Blockchain n’est pas une fin en soi. « Il nous faut partir du problème à résoudre et nous demander quelle technologie est pertinente, si elle est utile pour industrialiser les process, rapporte Jacques Levet. Beaucoup de nos projets impliquent d’autres technologies tout aussi structurantes tels les API, le ‘cloud’ ou l’intelligence artificielle. » Béatrice Collot note que Bolero notamment « propose depuis longtemps la dématérialisation des documents, mais ce système reste peu utilisé car c’est un système propriétaire ». En clair, les banques n’en sont pas maîtres. Et avant de passer à la Blockchain, qui, selon Christine Martin, « suscite beaucoup de discours marketing, sans concrétisation probante encore à ce jour », le processus de trade finance peut être amélioré « grâce aux technologies OCR (reconnaissance optique de caractères, NDLR) couplées à l’intelligence artificielle, permettant de scanner les documents et d’en faciliter le contrôle ». « Ces techniques souffrent encore de la diversité des documents, chaque client pouvant utiliser son propre format et seules les grandes banques en position dominante pouvant imposer le leur. L’enjeu de la normalisation est majeur. Lorsque la standardisation des documents sera effective – et la responsabilité en incombe aux banques – alors seulement la technologie pourra montrer son plein potentiel », précise la consultante de Headlink Partners.

Certes, les défis ne manquent pas. Certaines plates-formes pourraient s’échouer. « Je n’ai pas de boule de cristal. Il est certain que le bouillonnement actuel pourrait précéder la disparition de certaines. C’est ça l’innovation, note Anne-Claire Gorge. La question majeure est celle de l’interopérabilité, qui implique autant l’enjeu technologique que juridique : c’est sur ce point que tout reste à faire. » Le secteur attend les propositions en avril de la Commission bancaire de la Chambre de commerce internationale concernant l’évolution des règles de présentation électronique du crédit documentaire (ou eRUU600, règles et usances uniformes). « Avec les règles de la CCI, nous espérons avancer sur le sujet délicat de la reconnaissance d’un document électronique en tant qu’original ; en attendant, ce pan juridique doit se résoudre par convention entre les participants par contrat de droit privé », avance Anne-Claire Gorge pour la Société Générale. Le document central qu’est le connaissement maritime ou bill of lading « n’est encore accepté juridiquement qu’en format papier. Il est pourtant falsifiable avec une bonne imprimante, il faut parvenir à une validité électronique des documents », souligne Béatrice Collot. « Ce verrou doit sauter, tous les intervenants en conviennent », abonde Christine Martin. Côté technologie, l’interopérabilité vise à ne pas laisser subsister ce que les intéressés nomment des « îlots digitaux », en faisant « se parler » les plates-formes, objectif poursuivi par l’européenne we.trade et l’asiatique eTradeConnect ou par Trade Information Network (TIN), ce dernier avançant pour l’heure hors DLT, isolées ou en réseau. « L’incertitude demeure quant à la capacité de traitement des volumes », pointe Jacques Levet, sur la base de technologies par essence évolutives, au premier rang desquelles Corda de R3 et Hyperledger choisie par IBM.

Encore faudra-t-il « fédérer tout un écosystème », comme l’espère Béatrice Collot. « Pour réaliser le plein potentiel d’automatisation, souligne Jacques Levet, il faut impliquer tous les intervenants » du commerce international, acheteur et vendeur et leurs banques naturellement, comme c’est le cas aujourd’hui, mais aussi acteurs de la supply chain physique, des transporteurs aux douanes, des certificateurs aux entreposeurs. Avant cela, « il passera de l’eau sous les ponts. Les ruptures de chaîne vont persister un bon moment », concède le banquier de BNP Paribas. « Intégrer la chaîne logistique constitue un objectif stratégique de toutes les plates-formes, c’est bien leur vocation car cela sécurisera les entreprises et les banques, confirme Anne-Claire Gorge. Mais on ne peut pas changer du jour au lendemain les usages d’un grand nombre d’intervenants. »

Mais les banques pourraient voir, selon Christine Martin, d’autres acteurs prendre les devants, « comme les compagnies maritimes qui pourraient monter dans la chaîne de valeur », à l’image du géant Maersk qui trace déjà son sillage en la matière, avec la plate-forme en ligne myTF (pas encore DLT, c’est un chantier en cours). Vipul Sardana, responsable trade finance du groupe, notant que « le financement bancaire s’avère restreint et onéreux », défend la désintermédiation : « Maersk est dans une position unique pour évaluer le risque différemment des banques : nous connaissons les acheteurs et les vendeurs, nous transportons leur cargaison sur nos navires, nous savons exactement ce qui se trouve dans le container. » Des fintech ou des maîtres du commerce international peuvent aussi prétendre au gâteau, « comme Amazon ou Alibaba, ce dernier proposant déjà un service de ‘trade finance’, même si le niveau de garantie proposé est plus limité », relève Christine Martin.

L’effet de masse ne sera donc pas immédiat. « Sans pouvoir donner le résultat des courses », Béatrice Collot chez HSBC se dit « assez optimiste. Il y a tout d’abord un enjeu de communication par les banques ». Elles ne ménagent pas leurs efforts pour embarquer tout le monde pour le grand voyage.

expertise-0.jpg

Un évènement L’AGEFI

Plus d'articles du même thème

Contenu de nos partenaires

A lire sur ...